II PREFACE
telle est la puissante contagion des passions humaines qu'on voit en France même, à llieure actuelle, des écrivains d'ordinaire modérés, incapables de garder leur sang-froid sur ce brûlant sujet. Un des associés de Poe avait bien prévu la persistance, en môme temps que pénétré la cause, de ces opiniâtres controverses ; dès le lendemain de la mort de Poe, il écrivait :
« Il se passera bien du temps avant que le vrai caractère du triste poète ne soit exposé en sa nudité aux regards du public. 11 y a chez tous ceux qui l'ont intimement connu une disposition généreuse à ensevelir dans l'ombre de l'oubli ses faiblesses ou plutôt les traits distinctifs de sa personne et à n'insister que sur sa production littéraire. — Poe était un phénomène psychologique ; et l'on ferait plus de bien que de mal en donnant de son caractère une analyse claire et impartiale. Mais quand se trouvera-t-il un homme assez hardi pour s'exposer au reproche d'être mal intentionné parce qu'il aura osé faire toutes les révélations qu'exige une telle tâche ^? »
Voilà plus d'un demi-siècle que Poe est mort, ne laissant ni femme ni enfant; il ne lui reste pas de proches; si sa personne n'appartient pas désormais à la postérité, quand lui apparticndrat-ellc^ ? Advienne que pourra, nous avons aujourd'hui cette hardiesse, puisque hardiesse il y a, de tenter la « claire et impartiale analyse «dont parle notre auteur; allons-nous donc, en notre très sincère désir de ne dire que la vérité, en notre ferme espoir de faire ainsi « plus de bien que de mal )>, être, nous aussi, accusé de manquer de toute « disposition généreuse « et de ne nourrir en notre âme que noirs desseins ? Le plus impartial des biographes de Poe, au courant de toutes les manœuvres d'une critique passionnée, nous en a charitablement prévenu : « Je vous souhaite, nous écrivait-il le l^'" juillet 1901, de réussir en vos efforts pour arriver à la justice au sujet de Poe ; mais je crains bien qu'à moins de vous joindre à des éloges sans mesure {indiscriminale eulogy), vous
1. (). F. Briggs, dans Uolden' s Magazine, cité par Prof. Woodbcrry [Cenluri/y iioùl 1894).
:i. Kn dépit du vieil adage : Nihil de mortuis nisi honum, Alfred de Vigny n'a pas craint de dire : « 11 ne faut disséquer que les morts. Cette manière «1(; chercher à ouvrir le cerveau d'un vivant est fausse et mauvaise. » [Journal d'un poète, p. 80, 1883.)
PRliFACI^: III
n'ayez à vous préparer à des paroles mal sonnantes de la part des admirateurs du poète ^ )> A un aussi obligeant avertissement, nous ne pouvions évidemment que répondre que, ne cherchant que l'équité, nous nous attendions à être en notre modération aussi malmené par les amis que par les ennemis de Poe.
Pour arriver à cette équité, nous n'avons pourtant ménagé ni nos peines ni notre temps. Nous avons aussi minutieusement que scrupuleusement dépouillé toute « cette littérature de Poe », pour employer l'expression anglaise, qui s'est, pendant le siècle dernier, accumulée dans les livres (entre autres, cinq ou six biographies principales), comme dans la presse périodique et quotidienne d'Amérique et d'Angleterre; et, de cette masse aussi confuse que considérable de documents authentiques, de renseignements suspects, d'informations contradictoires, nous nous sommes efforcé, en appréciant dûment les autorités comme en comparant dates et faits, d'atteindre l'exacte vérité. Y sommesnous arrivé ? Nous n'avons point cette chimérique illusion. Lorsqu'un homme a été, non seulement sa vie durant, mais encore pendant de longues années après sa mort, livré aux disputes forcenées d'amis maladroits et d'ennemis sans scrupule, nous ne croyons pas qu'il soit possible, sous l'épais revêtement de faussetés que façonnent à l'envi la sottise, la mauvaise foi et la méchanceté, de retrouver la vraie physionomie de son identique personne. Si l'amour, en effet, et même l'amitié sont aptes à naïvement envelopper d'un mirage plus ou moins consistant les traits de l'être aimé, combien la haine et sa compagne habituelle, l'envie, ne sont-elles pas plus habiles en leur ingénieux sang-froid à tisser de mensonges et de calomnies une lourde broderie qui masque à jamais la face réelle de l'être exécré? Ajoutez à cette pervertissante action des passions l'habituelle lâcheté des hommes qui préfèrent, en l'égoïsme de leur indifférence comme en l'amourpropre de leurs partis-pris, aggraver le mal, fût-il le plus évident
1. Un autre biographe nous écrivait, le 23 avril 1900 qu'en racontant avec franchise (freely and frankly) une pareille vie, on s'expose à d'étranges représailles, « Even as it was », nous dit-il, « I stirred up a hornet'snest ».
iv PRÉFACE
et le plus odieux du monde, que de le réparer, et vous comprendrez pourquoi pèse sur la mémoire de Poe une atmosphère de lég-endcs aussi indestructible que celle qui enveloppe tant de grandes ou de petites causes historiques ou littéraires, judiciaires ou sociales. Songez, d'autre part, que, si vaste et si variée qu'elle soit, la masse des informations que nous possédons sur Poe n'est rien auprès de l'infinie multitude d'actes, de pensées et d'émotions qui ont rempli sa vie et constitué sa personnalité, et que, de toute cette multitude où le bon l'emporte de beaucouj) peut-être sur le mauvais, ce sont justement les pires éléments qui ont en la mémoire des hommes le plus de chance de survie ; car l'humanité est ainsi faite (il suffit, pour s'en convaincre, de regarder en soi et autour de soi) que la renommée de ce bien qu'elle feint tant par principe d'admirer lui paraît dans la réalité quotidienne indifférente ou môme suspecte, tandis que le moindre bruit de scandale vrai ou faux, en flattant des curiosités malsaines ou des sentiments malveillants, ne cesse de la passionner jusqu'à l'aveugler. Si dans l'esprit public le mal a des ailes, le bien, au conlraire, est de plomb. Malheur donc au pauvre Poe comme à toutes les victimes célèbres ou inconnues de la malignité humaine : elles sortent vite du rang banal des mortels pour devenir, aux yeux d'une foule stupidc, d'invraisemblables monstres diaboliques; toujours aussi naïve que perverse, l'humanité n'a jamais cessé de se façonner des démons comme des héros.
En présence de cette sotte autant que malfaisante transfiguration des traditions légendaires, nous n'avons donc pas la vaine prétention de montrer Poe exactement et absolument tel (piil fut, — qui l'aurait, cette prétention, même à l'égard d'un proche? — mais tel qu'à notre bonne foi, éclairée de toutes les lumières accessibles, il apparaît. Nous avons voulu plus de franchise encore : nous avons voulu qu'entre le lecteur et Poe disparut, dans la mesure du possible, l'intermédiaire de notre propre personnalité ; nous avons voulu (jue, dans toutes les grandes crises décisives et sur tous les points litigieux de cette épineuse biographie, la présenlalion inlégride des documents vînt, autant