PREFACE V
quil se peut, se substituer, ou du moins se joindre à notre seule interprétation ; nous avons même en mainie occasion poussé le scrupule documentaire jus([u'à citer des faits et des arguments contraires à notre thèse, dans le sincère espoir qu'avec nos propres matériaux le lecteur puisse, sil le juge à propos, se faire une opinion différente de la nôtre. Il va de soi qu'un pareil déploiement de textes ne saurait toujours s'accomplir sans heurt ni lenteur ni ennui ; mais la vérité est à ce prix. On ne devra donc point s'étonner ni même s'impatienter outre mesure si, toutes hérissées de chiffres et de citations, certaines pages de cette biographie apparaissent comme de décourageantes landes embroussaillées qu'il faut à grand'peine franchir : ce sont là les inévitables contre-temps d'un voyage délibérément entrepris. La vie de chacun de nous, fut-elle la plus heureuse du monde, n'a-t-elle pas, elle aussi, ses mornes périodes d'affaires mesquines et de préoccupations sérieuses ? Or, si pathétiques qu'en soient certaines phases, l'existence de Poe n'est pas plus que tout autre dénuée de ces portions moroses. Pour rester véridique, notre narration ne saurait donc aspirer à plus de gaieté que n'en comportent les sinistres tribulations d'un famélique héros de la misère^.
1. Au moins, nous sommes-nous efforcé d'apporter dans le flot débordant de tant d'éléments chaotiques le plus d'ordre et le plus d'harmonie possibles. Nous osons même dire qu'il est des périodes entières de la vie de Poe, surtout vers la maturité et vers le déclin, que nous croyons avoir, pour la première fois, et non sans peine, tant est inextricable l'écheveau des intrigues et des événements, organisées en ensembles nets et logiques; mais nous croirions avoir trahi notre cause si nous n'avions point laissé se dégager d'une si erratique carrière un peu de l'impression incohérente qui lui convient. Nous nous sommes donc bien gardé d'imposer à la multiple diversité des faits la simplicité d'un système tout personnel. Nous estimerions avoir peu profité d'une longue influence de l'esprit anglais, surtout en matière biographique, si nous ne lui avions emprunté un peu de ce sens, si sain et si précieux, des complexités réelles qui le caractérise. Nous avons donc préféré réserver pour l'étude critique des œuvres, à laquelle ils nous semblent plus particulièrement convenir, ces impérieux besoins de logique qui gouvernent l'esprit français. H ne nous en reste pas moins (et ce devoir nous est agréable à remplir), il nous reste, pour la prodigalité avec laquelle nous avons pu faire nos citations de textes et de documents, à remercier M. J, 11. Ingram, de Londres, qui a bien voulu spontanément nous permettre de citer les nombreuses pièces qu'il a le premier publiées et le Professeur G. E. Woodberry, de Golumbia Collège, dont la complaisance s'est non moins spontanément chargée de nous procurer de ses éditeurs toutes les autorisations nécessaires à notre travail. Nous prions, en cette môme occasion, les très nombreux auteurs et éditeurs que nous avons