‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 404 sur 429 · IX · texte numérisé non relu

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o. Il est naturel qu'en cette intuition, qui est un fonctionnement plus ou moins inconscient de l'esprit, domine le sens esthétique de Poe. Il est pour lui une beauté logique, comme il est une beauté poétique, ou plutôt ces deux beautés n'en font qu'une : ainsi « la théorie nébulaire de Laplace est bien trop belle pour ne pas avoir la vérité comme essence, — et je suis ici, ajoute-t-il, très profondement sérieux en ce que je dis ». (74). La parfaite réciprocité d'adaptation entre les causes et les effets est à ses yeux l'idéal de la simplicité dans la complexité. Or, cette parfaite adaptation, il se réjouit de l'avoir, grâce à son flair intuitif, découverte dans le plan divin de l'Univers qui est pour lui comme une suprême intrigue de poème ou de roman (p. 114, lia). « L'instinct poétique de Thumanité, — son instinct du symétrique... l'àme, dit-il, non seulement de l'Homme, mais de tous les êtres créés, l'a dérivé, dès l'origine, de la base géométrique de la radiation Universelle (p. 115) ; » et il ajoute : « Le sens du symétrique est un instinct sur lequel on peut compter avec une confiance presque aveugle. Il est l'essence poétique de l'Univers, — de l'Univers qui, en la suprême perfection de sa symétrie, n'est que le plus sublime des poèmes. Or, symétrie et cohérence sont des termes synonymes; Poésie et

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C'est à celte intuition que Poe a recours, dès le début de son œuvre, pour le postulat fondamental de sa Particule, c'est à cette môme intuition qu'il en appelle encore chaque fois que les ressources de sa logique déductive ou inductive se trouvent à court; son lan2:as:e mérite ici d'être cité :

« Ainsi, dit-il, selon les écoles, je ne pvoiice rien. Soit, je ne veux que suggérer et convaincre par la suggestion. J'ai cette orgueilleuse confiance qu'il existe beaucoup d'esprits les plus profonds et les plus sagement perspicaces qui ne pourront s'empêcher d'être abondamment satisfaits par nos suggestions. Pour ces esprits, — comme pour le mien, — il n'est pas de démonstration mathématique qui puisse apporter la moindre vraie preuve additionnelle à la grande Vérité que j'ai avancée, /a vérité de l'Unité originelle, comme source et principe des Phénomènes Universels. Pour moi, je ne suis pas plus sûr que je vois et que je parle, — je ne suis pas plus sur que mon cœur bat et que mon âme vit; je ne suis pas plus sur que le soleil se lèvera demain, — probabilité qui se cache encore dans l'Avenir ; je ne prétends pas en être pour la millième partie plus sur que je ne le suis du Fait, que toutes choses et toutes pensées des choses, avec toute leur ineffal3le multiplicité de Relation, ont soudain tiré leur existence de l'Unité primordiale absolue^. »

Vérité ne font donc qu'un. Une chose est cohérente en raison de sa vérité, et vraie en raison de sa cohérence. Une parfaite cohérence ne peut être, je le répète, quune vérité absolue. Nous pouvons donc considérer comme admis (|ue l'Homme ne peut ni longtemps ni beaucoup errer s'il consent à être guidé par son instinct poétique, que J'ai déclaré être son instinct de la vérité en tant qu'étant son instinct de la symétrie. 11 doit cependant veiller à ce ([u'en poursuivant trop distraitement la symétrie superficielle des formes et des mouvements il ne perde pas de vue la symétrie réellement essentielle des j)rincipes qui les détermine et les gouverne... La symétrie de principe voit la fin de toutes choses métaphysiquement impliquée dans la pensée d'un commencement : elle cherche et trouve, en cette origine de toutes choses, le rudiment de cette fin ; elle perçoit l'impiété qu'il y a à supposer cette fin comme pouvant être amenée moins simplement, moins directement, moins manifestement, moins artistiquement que par la réaction de l'Acte créateur » (p. 129). « S'il avait été démontré que la fin (du monde) put provenir d'une cause aussi purement accessoire que l'éther, l'instinct qu'a l'homme de la Divine puissance d'adaptation serait révolté contre cette démonstration. Nous aurions été forcés de considérer l'Univers avec un sentiment de mécontentement analogue à celui que nous éprouvons en contemplant un ouvrage d'art hunuiin inutilement compliqué. La création nous aurait affectés comme un jAan imparfait dans un roman, où le dénouement est gauchement amené par l'interposition d'incidents externes et étrangers au sujet principal, au lieu de jaillir du fond même du thème, — du cœur de Tidée dominante, — au lieu de naître comme un résultat de la proposition primitive, comme partie et portion intégrante et inévitable de la conception fondamentale du livre» (p. 129). 1. IX, 42.

On voit ici, comme chez l'intuitif, la foi se développe presque en raison inverse de la certitude logique. « L'hypothèse, dit Ribot, ne lui semble pas seulement une approximation de la réalité, mais la réalité même. Moins il a de preuves, plus il croit. Cette attitude, si illégitime qu'elle soit pour le logicien, paraît naturelle au psychologue. L'esprit adhère énergiquement à l'hypothèse, parce que, étant sa création, elle s'harmonise pleinement avec ses dispositions intimes^. )> Cette proposition ne saurait évidemment mieux se prouver que par le cas même de Poe.

Poe fait mieux, du reste, que nous parler de l'intuition : il nous la montre à l'œuvre, opérant en lui-niême, la foi intuitive précédant l'argumentation rationnelle et la menant, la force inconsciente régente de la raison lucide.

« Le sentiment de mes pensées, dit-il, peut ici brièvement se résumer : — Je me dis — « L'Unité, telle que je l'ai expliquée est une vérité ; je le sens. La Diffusion est une vérité ; je le vois. L'Irradiation, qui peut seule concilier ces deux vérités, est une vérité qui en découle; je le perçois. L'égalité relative de la diffusion d'abord déduite à priori, et puis confirmée par l'inspection des, phénomènes, est aussi une vérité ; je l'admets pleinement. Jusqu'ici tout est clair autour de moi ; il n'y a pas de nuages derrière lesquels le secret, — le grand secret du modus operandi de la gravitation, — peut bien se cacher ; mais ce secret se trouve, à coup sûr, quelque part par là ; et pour peu qu'il y eut quelque nuage en vue, je serais porté à soupçonner ce nuage. » Et voilà qu'au moment même où je dis ceci, un nuage survient. Ce nuage, c'est l'impossibilité apparente de concilier ma vérité, l'irradiation, avec ma vérité, l'égalité relative de diffusion. Or, je médis : « C'est derrière cette apparente impossibilité que doit se trouver ce que je désire. » Je ne dis pas « impossibilité réelle » ; car une foi invincible en mes vérités m'assure que ce n'est là, après tout, qu'une simple difficulté. Mais je poursuis, disant avec une inébranlable conimnce que, quand cette difficulté sera résolue, nous trouverons, enveloppée dans les replis de cette solution, la clef du secret que nous cherchons. Bien plus, je sens que nous ne trouverons qu'une saule solution possible de cette difficulté ; et pour la raison que, s'il yen avait deux, l'une serait superffue, — serait vaine, — serait inutile, — ne serait pas la clef, — puisqu'il ne peut être besoin de double clef pour atteindre un secret quelconque de la nature '^. »

i. Essai sur Vlinaginalion créatrice, Paris. 1900, p. 203. ÎJ. IX, 49, oO.

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Est-il rien de plus édifiant que ces confessions ? L'intuitif, on le voit, ne doute pas un instant : il n'y a pas en son âme aussi impatiente qu'intransigeante la moindre place pour l'hésitation. Des problèmes que, selon ses propres expressions S ni le grand esprit patient et profond de Newton, ni la sagacité plus souple et plus compréhensive de Laplace, ni l'imagination plus métaphysique de Leibnitz, ni les efforts répétés de tous les philosophes transcendentalistes n'ont pu résoudre, il prétend le plus aisément du monde en venir à bout, et lorsqu'il vous en apporte la plus puérile des solutions, c'est avec une charmante naïveté qu'il ajoute : « Qu'une si féconde solution ait pu si longtemps rester stérile n'en est pas moins un mystère que je trouve difficile d'expliquer-. » Bref, éminemment affranchi de toute entrave intérieure ou extérieure, ennemi de toute « servilité mentale^ », de toute « lâcheté de pensée '' », le penseur intuitif est d'autant plus libre qu'il a plus de confiance en ses facultés mystiques. L'impossibilité n'est pour lui qu'un mot, la difficulté qu'un stimulant; infaillible jusqu'en ses contradictions, sa conviction précède sa logique docile; la raison n'est pour lui qu'une esclave qui doit obéir.

De cette imperturbable foi en une puissance intuitive au don catégorique de prophétie, il n'y a qu'un pas : il suffit au révélateur de se porter du passé vers l'avenir, sans rien changer en son attitude inspirée. Ce pas, sous le coup de fouet de la critique, Poe l'a franchi.

« Dans la révolution [des satellites d'Uranus, je sais bien, dit-il, qu'il y a quelque chose qui semble apparemment en désaccord avec les théories de Laplace; mais qu'une seule contradiction puisse ébranler une théorie qui résulte d'un million d'adaptations compliquées, c'est là une supposition bonne tout au plus pour des esprits fantasques. En prophétisant avec confiance que l'apparente anomalie en question se trouvera tôt ou tard l'une des plus fortes confir-

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