‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 410 sur 429 · IX · texte numérisé non relu

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imparfaites qu'elles soient, les dernières pages de cette œuvre manquée, sont si suggestives de l'état mental de Poe qu'elles méritent peut-être plus que tout le reste d'être intégralement citées. A peine a-t-il dit qu' a un nouvel univers fera explosion dans l'existence et s'abîmera à son tour dans le non-étre à chaque pulsation du Cœur Divin » qu'il ajoute :

« Et maintenant, — ce Cœur Divin, — quel est-il ? C'est le nôtre.

Que rirrévérence purement apparente de cette idée n'alarme pas nos âmes au point de perdre ce calme usage de notre conscience, cette profonde tranquillité d'introspection qui peut seule nous permettre de constater la présence de cette vérité, la plus sublime des vérités, et de la contempler à loisir face à face.

Les phénomènes sur lesquels nos conclusions doivent désormais s'appuyer ne sont que des ombres qui, pour être spirituelles, n'en sont pas moins parfaitement substantielles.

Nous errons, parmi les destinées de notre existence mondiale, enveloppés des vagues, quoique toujours présentes Réminiscences d'une Destinée plus vaste, perdue dans les temps passés, d'un caractère infiniment auguste.

Nous vivons une Jeunesse toute hantée de ces ombres, sans jamais les prendre pour des rêves. Nous savons que ce sont là des Réminescences. Durant notre Jeunesse, c'est là une distinction trop claire pour quelle puisse nous tromper un instant.

Tant que dure notre Jeunesse, le sentiment que nous existons est le plus naturel de tous les sentiments. Nous le comprenons pleinement. Qu'il fût un temps où nous n'ayons point existé, — ou qu'il ait pu se faire que nous n'ayons jamais existé du tout, — ce sont là, en vérité, des considérations qu'en notre Jeunesse, nous trouvons difficile de comprendre. Pourquoi n'existerions-nous pom^:' c'est jusqu'à l'époque de notre Age Mâr, de toutes les questions la plus rebelle à toute réponse. L'existence, — l'existence par soi, — l'existence depuis l'origine des temps et pour toute l'Éternité, — semble, jusqu'à l'époque de notre Virilité, une condition normale incontestable : — elle semble ainsi, parce qu'elle est ainsi.

Alors survient l'époque où la conventionnelle Raison de ce Monde {World Reason) nous éveille de la vérité de notre rêve. Le Doute, la Surprise et l'Impossibilité de comprendre arrivent au même moment. Ils vous disent : « Vous vivez, et il fut un temps où vous ne viviez point. Vous avez été créé. Une intelligence existe plus grande que la vôtre ; et ce n'est que par cette seule intelligence qu'il vous est donné de vivre. » Tout cela, nous nous efforçons de le comprendre sans le pouvoir, et nous ne le pouvons pas, parce que tout cela étant faux, est, de toute nécessité, incompréhensible.

POE COSMOGONISTE 677

Il ne vit pas d'être pensant qui, en quelque période lumineuse de sa vie de pensée, ne se soit senti perdu dans le ballottement futile des efforts qu'il fait pour comprendre ou croire qu'il existe quelque chose de plus grand que sa propre âme. L'impossibilité absolue pour toute âme de se sentir inférieur à toute autre ; l'intense sentiment accablant de mécontentement et de révolte que cause cette pensée et, d'autre part, les aspirations toujours prédominantes vers la perfection ne sont que les efforts de l'esprit, qui coïncident avec ceux de la matière, vers l'Unité originelle ; ce ne sont là, à mon avis du moins, qu'une sorte de preuve, bien supérieure à ce que l'Homme appelle démonstration, qu'iZ ny a pas d'âme inférieure à une autre ; que rien n'est ni ne peut être supérieur à aucune âme ; que chaque âme est, en partie, son propre Dieu, — son propre créateur, — en un mot, que Dieu, — le Dieu matériel et spirituel, — existe maintenant uniquement dans la matière et dans l'Esprit diffus de l'Univers ; et que la résorption de cette Matière et de cet Esprit diffus ne seront que la reconstitution du Dieu purement Spirituel et Individuel.

C'est de ce point de vue, et de ce point de vue seul, que nous pouvons comprendre les énigmes de l'Injustice Divine, — de l'Inexorable Destin. De ce point de vue seul, l'existence du mal devient intelligible; mais de ce point de vue elle devient plus encore, — elle devient supportable. Nos âmes ne se révoltent plus contre la Douleur que nous nous sommes nous-mêmes imposée pour l'accomplissement de nos propres desseins, dans le but, même futile, d'étendre notre propre Joie.

J'ai parlé des Réminiscences qui nous hantent en notre Jeunesse. Elles nous poursuivent quelquefois jusqu'en notre âge mûr, y prennent graduellement des formes de moins en moins indéfinies et de temps à autre nous y parlent à voix basse, disant :

« Il fut une époque dans la Nuit des Temps, où existait un Être encore existant, l'un d'un nombre absolument infini d'Êtres semblables qui peuplent les domaines absolument infinis de l'espace absolument infini. Il n'était pas et il n'est pas au pouvoir de cet Être, pas plus qu'il n'est au nôtre, d'étendre, par un réel accroisssement, la joie de Son Existence; mais, de même qu'il est en votre pouvoir de répondre ou de concentrer vos plaisirs (la somme absolue du bonheur restant toujours la même), de même il appartient une faculté semblable â cet Etre Divin, qui passe ainsi Son Éternité en de perpétuelles variations de sa Concentration à sa Diffusion presque Infinie. Ce que vous appelez l'Univers des Étoiles n'est que Sa présente existence expansive. Il sent maintenant Sa vie par une infinité de plaisirs imparfaits, les plaisirs imparfaits, entremêlés de douleur, de ces êtres inconcevablement nombreux que vous appelez Ses créatures, mais qui ne sont, en réalité, que d'infinies individualisations de Lui-même. Toutes ses créatures — toutes, — celles que vous appelez animées aussi

bien que celles auxquelles vous refusez la vie pour la seule raison que vous ne la voyez pas en actions, toutes ces créatures ont à un plus ou moins grand degré, une aptitude au plaisir et à la douleur; mais la somme fféncv aie de leurs sensations est iwéciscmcnt cette quantité de Bonheur qui appartient de droit à lÊtrc Divin quand il est concentré en lui-inême. Ces créatures sont toutes, aussi plus ou moins, et d'une manière plus ou moins évidente, des Intelligences conscientes ; conscientes, d'abord, d'une identité propre; conscientes, en outre, en de vagues aperçus indécis, d'une identité avec l'Etre Divin dont nous parlons, — d'une identité avec Dieu. De ces deux sortes de conscience, imaginez-vous que la première aille décroissant et la dernière croissant, pendant la longue succcession des âges qui doivent s'écouler avant que ces myriades d'Intelligences individuelles ne se confondent, — avant que les brillantes étoiles ne se confondent, — en Un. Pensez que le sentiment de l'Identité individuelle s'évanouira graduellementdans la conscience générale, que l'Homme, par exemple, cessant imperceptiblement de se sentir Homme, atteindra enfin cette époque d'auguste triomphe où il reconnaîtra en son existence celle de Jéhovah. En attendant, ayez présent à l'esprit que tout est Vie, — Vie, — la Vie dans la Vie, — la moindredans la plus grande et tout dans V Esprit Divin '^. »

Nous y voilà : bien que le mot n'en soit pas une seule fois prononcé, — à dessein peut-être-, — nous sommes en plein panthéisme; et ce panthéisme, si imprévu, si rudimentaire, si plein même de contradictions qu'il soit, est d'une genèse parfaitement logique, étant donnée sa nature morbide. Il n'a rien de factice ni d'accidentel; il ne dérive ni de Plotin ni de Spinoza ni de Hegel qu'en son orgueilleuse conviction il dédaigne s'il ne les ignore ; il ne découle ni de l'hypothèse de Laplace ni des lois de Newton, mais ne fait, au contraire, que s'en servir pour mieux se fonder dans les choses. Il ne vient pas du dehors; il vient du dedans. Il sort des entrailles mêmes de Poe ; il est le produit fatal de son organisation mentale, l'épanouissement philosophique de son hum(Mir contemplative, le fruit rationnel de l'extase. N'avons-nous point vu (jue la première et la plus forte de ses inspirations poétiques était cette ineffable émotion qui lavait, dès l'enfance, plongé en une communion éperdument ravie avecl'esprit divin au

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