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2. Voir {Vie, 2:32) comiriciit un ami de Poe lui conseilla de supprimer toute profession de foi ptintlu'iste. r;
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sein du grand Tout? N avons-nous point vu que, dès sa jeunesse, le premier effort de sa raison fut d'ériger en théorie esthétique ce rare et fragile idéal de Beauté extatique^? Voilà qu'en sa maturité le poète et le théoricien de l'extase sen fait le philosophe : survivivant aux contrariantes occupations et préoccupations de l âge mûr, la morbide prédisposition, dégagée de toute la parure des sentiments poétiques et de tout le cortège des théories littéraires, aspire, sous l'influence amplifiante de la raison genéralisatrice, à s'ériger en un vaste système métaphysique. Pour être moins fréquentes, nous dit Poe, les manifestations du mal n'en sont désormais que plus lucides. Les ombres apparemment spirituelles du mystérieux phénomène sont devenues parfaitement substantielles. Les claires réminiscences, les sûrs pressentiments, les infaillibles intuitions de l'auguste Destinée qui domine les pauvres petites vies humaines en arrivent à reconstituer la vraie et unique réalité de cette vague existence, immortelle et infinie, dont rien ne saurait plus distraire ni les mesquines [douleurs, supportables puisqu'elles ne sont que les conséquences voulues de desseins antérieurs, ni les vulgaires erreurs, éphémères puisqu'elles ne proviennent que de l'extrême diffusion de l'Esprit Divin. Le lent affranchissement des âmes personnelles s'accomplit donc fatalement, puisqu'avec le retour des mondes à l'Unité primitive s'ac-
1. Sans encore rappeler tous les passages des contes concernant cet état extatique, contentons-nous de citer ces deux passages du Chapitre des Suggestio7is (VIII, 328, 331). « Il se présente dans la vie de chaque homme au moins une époque où l'esprit semble, pendant un court intervalle, abandonner le corps et, s'élevant assez au-dessus des affaires humaines pour en prendre une vue d'ensemble, faire de son humanité une estimation aussi précise qu'il lui est jamais possible de le faire. L'âme se sépare alors de sa propre individualité et se considère comme n'appartenant pas seulement à elle-même, mais comme portion de l'Etre universel. Toutes les bonnes résolutions importantes que nous prenons, — toutes les régénérations subites et profondes de caractère, surviennent en ces crises de la vie. C'est donc notre sentiment du moi qui nous abaisse et nous tient abaissés. » « Cette faculté (l'imagination) procure souvent à l'àme des aperçus sur les choses éternelles et surnaturelles, la mène au bord môme des grands secrets. Il y a en vérité, des moments où elle perçoit les vagues parfums et entend les mélodies d'un monde plus heureux. Une partie des connaissances les plus profondes, — peut-être toutes les connaissances très profondes, — proviennent d'une imagination fortement stimulée. Les grands génies devinent bien. Les lois de Kepler furent, de son aveu, devinées. »
centuela consciente concentration de l'Ame divine. Ultra-sensible, Poe sent déjà en lui-même lauguste présence. 11 sait, aux heures de paisible et profonde rétrospection, percevoir en son propre Cœur cette immense pulsation de Vie dont chaque dilatation et chaque contraction s'exprime en l'épanouissement et en l'anéantissement des mondes. Inférieure à nulle autre, son âme sait reconnaître en elle-même une parcelle momentanément matérialisée, une passagère individualisation de l'Ame divine. Poe se sent Dieu ^
Non moins que la lente genèse de ses éléments, la brusque exécution à Eurêka est franchement pathologique. C'est l'àme encore toute endeuillée par la mort de sa chère Virginie, au sortir d'une fièvre cérébrale entrecoupée de dépressions profondes, alors qu'une intense suractivité mentale masquait le réel délabre-
1. A propos des Maladies de la personnalilé (136, 137), M. Ribot a dit : « C'est peut-être ici le lieu de mentionner ce fait de disparition delà personnalité que les mystiques de toutes les époques et de tous les pays ont décrit d'après leur propre expérience, souvent en très beaux termes. Sans atteindre l'extase, les métaphysiciens panthéistes ont aussi parlé d'un état où l'esprit se pense « sous forme de l'éternité », s'apparaît comme en dehors du temps et de l'espace, libre de toute modalité contingente pour ne faire qu'un avec l'infini. Cette situation psychologique, bien que rare, ne peut être oubliée. Elle me parait la confiscation absolue de l'activité mentale par une seule idée (positive pour les mystiques, négative pour les empiriques), mais qui, i)ar son haut degré d'abstraction, son alDsence de détermination et de limites, contredit, exclut tout sentiment individuel. Qu'une seule sensation très vulgaire soit |)erc;ue et l'illusion disparaît. Cet état n'est ni au-dessus, ni au-dessous de la personnalité, mais au dehors et au delà. » Et M. Ribot cite à ce propos le beau passage d'Amiel : « 11 me semble que je suis devenu une statue sur les bords du fleuve du temps, que j'assiste à quelque mystère d'où je vais sortir vieux ou sans âge. Je me sens anonyme, impersonnel, l'œil fixe comme un mort, l'esprit vague et universel comme le néant ou l'absolu ; je suis en suspens, je suis comme n'étant pas. Dans ces moments, il me semble que ma conscience se retire dans son éternité... elle s'aperçoit dans sa substance même, supérieure à toute forme contenant son passé, son présent et son avenir, vide qui renferme tout, milieu invisible et fécond, virtualité d'un monde qui se dégage de sa propre existence pour se ressaisir dans son intimité pure. En ces instants sublimes, l'àme est rentrée en soi; retournée à l'indétermination, elle s'est rôimpliquée au delà de sa propre vie, elle redevient embryon divin. Tout s'efface, se dissout, se détend, reprend l'état primitif, se replonge dans la fluidité originelle, sans figure, sans angles, sans dessin arrêté. Cet état est contemplation et non stupeur; il n'est ni douloureux, ni joyeux, ni triste, il est en dehors de tout sentiment spécial connu de toute pensée finie. Il est la conscience de l'être et la conscience de l'omnipossibililé latente au fond de cet être. C'est la sensation de l'infini spirituel. »
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ment de son être physique, que Poe fit en moins de six mois ^ sortir du fond chaotique de ses pensées le hardi, quoique chancelant édifice di Eurêka. Mrs Glemm nous a décrit l'acharnement ,de son labeur intensif qui, stimulé par la marche et le café, ne connaissait plus ni repos ni distractions, ni les exigences de la nuit, ni celles du jour-. Qu'on se rappelle l'intense expression d'exaltation concentrée, — intense jusqu'à paraître, selon la délicatesse des témoins, ridicule ou douloureuse, — qui se dégageait de toute sa mince personne nerveusement tendue, de ses yeux étincelants en leur immuable contemplation, de sa voix vibrante en son intrépide monotonie ^ Quon se rappelle le ton de solennelle fierté ou de méprisant orgueil sur lequel il s'adressait à ses auditeurs alarmés, proclamant « la si haute importance » de ses récentes découvertes, les déclarant immanquablement destinées à révolutionner le monde des sciences, affirmant qu'auprès d'elles celles de Newton et de Laplace n'étaient que de simples incidents,
1. Les derniers de fannée 1847. Virginie était morte le 30 janvier 1847. Pour tout ce paragraphe, voir le chapitre xiv de La Vie.
2. « 11 faut le suivre, disions-nous, en ses studieuses veilles nocturnes comme en ses infatigables promenades solitaires sur l'aqueduc de Harlem ou au petit bois de pins. Quand vint l'hiver, on le voyait la nuit par le plus grand froid enveloppé de son vieux manteau de soldat aller et venir, pendant de longues heures, sous la petite vérandah, l'àme hantée par la solution du grand problème. « Comme il n'aimait pas être seul, dit Mrs Glemm, j'avais coutume de veiller avec lui, souvent jusqu'à quatre heures du matin, somnolant sur ma chaise, tandis qu'il écrivait à son bureau. Quand il composa Eurêka, nous allions et venions dans le jardin, lui m'entourant de son bras, moi l'entourant du mien, jusqu'à ce qu'épuisée je ne puisse marcher. Il ne cessait de s'arrêter au bout de quelques minutes pour m'expliquer ses idées et me demander si j'avais bien compris. Je m'asseyais toujours avec lui quand il écrivait, et je lui donnais une tasse de café chaud toutes les heures ou toutes les deux heures. » (Mrs Glemm à M. Shapley; Woodberry, 301.)
3. « Il paraissait inspiré, dit un des auditeurs de sa fameuse conférence, et son inspiration était ressentie par la maigre assemblée presque douloureusement. Ses yeux semblaient luire comme ceux de son propre Corbeau » (M. B. Field ; Ingram. 348.) « Résolu, dit un autre, à soumettre au public une œuvre qu'il avait Torgueilleuse conviction de croire digne de son auditoire... il procédait intrépidement d'une solennelle allure uniforme, ne se souciant pas plus déplaire que de déplante à ses auditeurs, parfois même inconscient peut-être de leur présence, tandis qu'il tournait son œil froid, au regard absorbé, apparemment éteint en dépit de l'ardeur de son inspiration, non pas vers les hommes et les femmes qui l'écoutaient, mais vers ces sublimes sphères célestes dont il exposait en un langage si élevé l'origine et les destinées » (Decius, cité par Woodberry: Works. IX, 31a).
des goiiitcs cleau en un vaste océan ^ Qu'on se rappelle enlin ses mémorables entrevues avec son visiteur de Fordham et son éditeur de New-lork-, la première surtout dans laquelle celui qui naguère encore répétait : « Nous ne connaissons rien de la nature de Dieu : pour savoir ce qu'il est, il faut être Dieu même », en vint, dans le feu de la discussion, à sécrier, « tout frémissant d'orgueil », avec une expression a digne du Satan de ^lilton » : « Ma nature entière se révolte à l'idée qu'il peut y avoir dans l'Univers ([uelque Etre qui soit supérieur à moi ^! » Qu'on se rappelle toute cette intense exaltation de la })ersonnalité, et l'on ne sera })as trop surpris de trouver dans la hâtive improvisation (V Eurêka bien des symptômes d'un franc accès maniaque. On sent d'un bout à l'autre de cette inégale composition où le ton passe si brusquement de la plus pompeuse grandiloquence au plus puéril humour, de la plus sèche dialectique aux grands coups de théâtre syllogistiques, le souffle haletant d'une inspiration toute fébrile ; on le sent tantôt dans l'implacable obstination d'une logique effrontément ergoteuse qui ne triomphe jamais plus intrépidement que dans l'impossible, tantôt dans le mouvement purement oratoire d'un style tour à tour décousu ou périodique, surchargé d'incidentes ou d'interrogations, entrecoupé de points de suspension aux intentions désespérément profondes ou emporté en des exagérations irrémédiablement absurdes K
1. « Si vous vous êtes jamais intéressé à ces sujets, écrit-il à G.-W. Eveleth, le 29 lévrier 1848, vous reconnaîtrez la nouveauté et l'importance de mes vues. Ce que j'ai avancé viendra (en temps opportun) révolutionner le monde des sciences physiques et métaphysiques. Je dis ceci avec calme, mais je le dis. » (Ingram, 349). A des critiques ironiques du Literary World, Poe répliquait le 20 septembre 1848 qu'il ne saurait « répondre à la légèreté par la légèreté, au sarcasme par le sarcasme ». « Le terrain couvert parle grand astronome français, ajoutait-il, n'est, comparé à celui que couvre ma théorie, que comme une bulle d'eau sur le vaste océan où elle flotte. » (Poe à Ch. lloffman; Ingram, 357). « La découverte de la gravitation par Newton, disait-il à son éditeur M. Putnam, n'est qu'un simple incident auprès des découvertes révélées en ce livre... Il n'est pas dans Ihistoire du monde un événement scientifique qui. pour l'importance, approche des démonstrations originales de ce livre. » (Ingram, 354).