‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 414 sur 429 · IX · texte numérisé non relu

IX

La fameuse question de la parenté du génie et de la folie se pose si impérieusement àpropos de Poe, que Poe, lui-même se l'est posée. Nous ne saurions donc nous y dérober : aussi Tabordons-nous franchement, non pas évidemment dans le vain espoir d'une solution actuellement impossible, mais dans le seul but de faire converger sur notre sujet quelques-unes des plus vives lumières de notre temps.

Cette question est, du reste, vieille comme le monde. Les premiers hommes ne distinguaient guère entre les révélations des sages et les divagations des fous : ils n'y voyaient qu'imposantes interventions, favorables ou funestes, de puissances supérieures. Les Grecs n'avaient qu'un mot, [jiavCa, pour désigner l'inspiration enthousiaste et le délire furieux, de même que les Latins appelaient également vates poètes et prophètes. Platon y fait allusion en son fameux passage de Phèdre : « On aurait raison, dit-il, si le délire était absolument un mal; mais aujourd'hui nous sommes redevables des plus grands biens au délire, qui est un présent des dieux... Il faut remarquer que les anciens, qui ont fait les mots, n'ont pas regardé le délire comme une affection honteuse et déshonorante : car ils n'auraient pas confondu sous ce nom le plus beau des arts qui nous révèle l'avenir, et ne l'auraient pas appelé fJiavixYi. Et ils se sont servis de ce4.te dénomination parce qu'ils regardaient le délire comme quelque chose de beau, lorsqu'il est causé par une influence divine; mais les hommes de nos jours, manquant de goût, ont introduit un x dans ce mot et en

ont fait celui de iiTmy.ri... Ainsi les anciens témoignent que le délire inspiré par les dieux est supérieur à la sagesse, qui est le fruit de la pensée humaine... Il est un troisième délire envoyé par les Muses : lorsque l'inspiration, remplissant une àme délicate et pure, l'anime, la transporte et lui fait chanter des hymnes ou d'autres poèmes à la louange des anciens héros, elle sert à instruire les races futures. Mais celui qui approche du sanctuaire poétique des Muses sans être possédé par le délire et se persuade que l'art suffit pour faire un poète n'atteindra jamais la perfection et sa poésie sera toujours éclipsée par celle du poète inspiré. ^ )) Nullum magnum ingenium siîie mixtura dementiœ, fut, en effet, un adage de la sagesse antique, et le plus scientifique des philosophes anciens remarque justement : « Pourquoi les hommes qui se sont distingués en philosophie, en politique, en poésie, dans les arts, étaient-ils bilieux (ou mélancoliques) et bilieux à ce point de souffrir de maladies qui proviennent de la bile noire ?. . . Bon nombre (le héros semblent avoir souffert des mômes affections que ceuxlà... Parmi les modernes, Empédocle, Platon, Socrate et une foule de personnages illustres en étaient là. lien est de même de la plupart des poètes. C'est cette espèce de tempérament qui a causé les maladies réelles d'un certain nombre d'entre eux; et, chez les autres, leur disposition naturelle avait évidemment tendance à ces affections. C'était là, ainsi qu'on vient de le dire, le tempérament particulier de tous ces personnages '. »

Les allusions au même fait abondent chez les grands écrivains modernes. Erasme a fait l'éloge de la folie. Montaigne a dit à propos du Tasse : « Comme les grandes amitiés naissent des grandes inimitiés; des santés vigoureuses les mortelles maladies, ainsi des rares et vives agitations de nos âmes les plus excellentes manies et plus destracquées; il n'y a qu'un demi-tour de cheville à passer

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