Phèdre, tiV», 246. éd. Didot
2. Aristole, Problèmes, XXX. § 1, p. 319. 321, trad. Barthélémy Saint-Hilaire- Paris, 1892. 11 est remarquable qu'en cherchant la nature de ce tempérament, Aristote le compare ci l'ivresse « qui nous met dans l'état où nous disons que sont les mélancoliques... Selon que nous en prenons (du vin), nous déterminons en nous toutes les affections dont ils sont atteints et qui rendent les hommes colères, tendres, miséricordieux, effrontés. »
de 1 un à l'aultre. Aux actions des hommes insensés nous voyons combien proprement la folie convient avecques les plus vigoreuses opérations de nostre âme. Qui ne sçait combien est imperceptible le voisinage d'entre la folie avecques les gaillardes eslevations d'un esprit libre, et les effects d'une vertu suprême et extraordinaire? Platon dict les mélancoliques plus disciplinables et excellents; aussi n'en est-il point qui ayent tant de propension à la folie. Infinis esprits se treuvent ruynés par leur propre force et soupplesse... Voulez-vous un homme sain, le voulez-vous réglé, et en ferme et seure posture? Affublez-le de ténèbres, d'oysiveté et de pesanteur : il nous fault abestir pour nous assagir et nous esblouir pour nous guider i. )) Après Montaigne intarissable sur ce sujet, Pascal, qui avait peut-être de bonnes raisons personnelles pour s'y connaître, n'a-t-il pas répété ? « L'extrême esprit est accusé de folie, comme l'extrême défaut. Rien n'est bon que la médiocrité... C'est sortir de l'humanité que de sortir du milieu, la grandeur de l'âme humaine consiste à savoir s'y tenir; et s'en tant faut que sa grandeur soit à en sortir, qu'elle est à n'en point sortir 2. » Voltaire, qui ne voyait guère en Pascal qu'un éloquent fanatique, dit à son tour en sa Dissertation sur Vho^nme : « Le Ciel, en nous formant, mélangea notre vie de raison, de folie. » Shakespeare dont le génie intuitif a si profondément pénétré dans la folie qu'on a pu dire qu'en son roi Lear tout aliéniste pourrait pleinement diagnostiquer la folie sénile, en son Hamlet la folie aboulique, en son Ophélie la folie mélancolique, en Macbeth et lady Macbeth la folie criminelle, Shakespeare dont loutrance passionnée de tant de personnages verse si visiblement dans la vésanie, n'a-t-il pas dit en son Rêoe d'une nuit d'été que
1. Essais, éd. Firmin-Didot. p. 266; et de même, ApoL, p. 107 : « De quoy se faict la plus subtile folie, que de la plus subtile sagesse ? » etc. : et p. 218 : « La fin et le commencement de science se tiennent en pareille bestise ; » et enfin, p. 241 : « Tenez-vous dans la route commune ; il ne fait pas bon estre si subtil et si fin... »
2. Pensées, VI, 14 ; p. 88, édit. Havet ; comparez à son fameux : « L'homme n'est ni ange, ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête », le passage de Montaigne III, 13, p. 228 : « Ils veulent se mettre hors d'eux eteschapper à l'homme, c'est folie ; au lieu de se transformer en anges, ils se transforment (mi bestes ; au lieu de se haulser, ils s'abattent. »
(( le lunatique, Tamoureux et le poète » sont mêmes dupes d'une imagination a frénétique » qui délire en un « cerveau bouillonnant^ » ? Le pauvre Swift, qui ne cessa toute sa vie de prévoir son malheureux sort, a, lui aussi, parlé en son Conte du Tonneau de « ces révolutions qui 'sont accomplies par des personnes dont la raison a chaviré..., car, si nous passons en revue les plus grandes actions qui ont été accomplies en ce monde, sous Tinfluence de certains hommes, cest-à-dire rétablissement de nouveaux empires par la conquête, lavancement et le progrès de nouveaux systèmes philosophiques, et la révélation comme la propagation de nouvelles religions, nous nous apercevons que ces hommes furent de cette nature... Il faut un flair bien délicat pour distinguer comment une si petite différence dans les vapeurs du cerveau peut produire des effets dune différence aussi vaste qu'il y en a entre Alexandre le Grand, Jean de Leyden et M. Descartes... Et moi-même, ajoute-t-il, auteur de ces graves vérités, je suis un homme dont l'imagination, insensible au frein, est extrêmement prompte à s'emballer avec la raison, laquelle est, comme je lai appris par une longue expérience, un cavalier peu solide et facile à culbuter-)). « Je conjecture, a dit avec une remarquable perspicacité Diderot à propos des théosophes, que ces hommes d'un tempérament sombre et mélancolique ne devaient cette pénétration extraordinaire et presque divine qu'on leur remarquait par intervalles et qui les conduisait à des idées tantôt si folles et tantôt si sublimes qu'à quelque dérangement périodique de la machine. Ils se croyaient alors inspirés, et ils étaient fous : leurs accès étaient précédés dune espèce d'abrutissement qu'ils regardaient comme l'état de l'homme dans la condition de la nature dépravée. Tirés de cette léthargie par le tumulte des humeurs qui s'élevaient en eux, ils s'imaginaient que c'était la divinité qui,
i. A Midsianmer'fi îiir/ht dream. V, se. 1. Sur la folie dans Shakespeare, voir Ferri, Criminels dans VavL et la lilléraluve, Paris, 1897,
2. A laie of a tub, seet. IX, A digression concerninf/ Ihe oriqinals, Ihe use and improvenienl of madness in a conimonwealth, « Nous autres j)Oôtes, a dit Wordsworth, qui, deconeert avec sa sœur Dorothée, cultiva l'extase [Lines on Tinlern Abhey), en notre jeunesse nous commençons par l'allégresse ; mais il en résulte finalement le désespoir et la folie. » [Resolalion and Independence).
descendant en eux, les visitait et les travaillait... Oh! que le génie et la folie se touchent de bien près ! Ceux que le Ciel a signés en bien et en mal sont sujets plus ou moins à ces symptômes : ils les ont plus ou moins fréquents, plus ou moins violents. On les enferme, on les enchauie, on leur élève des statues ^ )) « Quand la nature forma Rousseau, conclut finement M»"« de Gréquy, la sagesse pétrit la pâte, mais la folie y jeta son levain. »
Ce n'est toutefois qu'au dernier siècle, lorsque les progrès de Pinel et d'Esquirol eurent constitué l'aliénisme en une science spéciale, que Moreau de Tours put, de 1830 à 1850, ériger en théorie scientifique sa fameuse formule : « Le génie est une névrose. » « L'état névropathique , dit-il, apporte avec lui dans l'organisme un nouvel élément de vie, imprime une impulsion inaccoutumée au jeu des organes ou des appareils organiques spécialement chargés des manifestations nerveuses; d'où suractivité de l'âme, lorsque l'appareil intellectuel est plus particulièrement affecté, suractivité des mouvements lorsque c'est l'appareil musculaire. )) (( Qui dit folie, ajoute-t-il, dit suractivité mentale et, par suite, tantôt désagrégation, incohérence des idées (état maniaque), ou bien cohésion anormale de ces idées (monomanie) ; c'est en amoindrissant cette suractivité, en brisant cette cohésion que l'on parvient à reconstituer la raison. Il y a à retrancher, il n'y a pas à ajouter. )> Et encore : « Les conditions organiques les plus favorables au développement des facultés sont précisément celles qui donnent naissance au délire... De l'accumulation insolite des forces vitales dans un organe, deux conséquences sont également possibles : plus d'énergie dans les fonctigns de cet organe, et aussi plus de chances d'aberration et de déviation dans ces mêmes fonctions... L'état d'inspiration, soit poétique, soit prophétique, est précisément celui qui offre le plus d'analogie avec la folie réelle. Ici, folie et génie sont presque synonymes à force de se rapprocher et de se confondre... Arraché à lui-même, l'esprit semble en présence de phénomènes intellectuels auxquels sa raison n'a