‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 416 sur 429 · Diciionnaire de l'Encyclopédie ; art. Théosophes · texte numérisé non relu

Diciionnaire de l'Encyclopédie ; art. Théosophes

point parti. )> {[ va de soi que de pareilles affirmations ne pouvaient manquer de faire scandale en une époque qui se croyait éminemment géniale, : ravaler le génie au niveau de la folie, ce quil y a de plus noble et de plus sublime en l'homme, au rang de ce qu'il y a de plus triste et de plus bouffon ! On entend dici le ton tour à tour narquois et indigné des critiques. Quel grand homme a jamais pu souscrire à une pareille déchéance de sa personne adulée, alors que le moindre talent se targue d'une supériorité intangible ? Aussi peu s'en fallut-il que le pauvre novateur ne passât lui-même pour le plus fou des faux génies.

A ces sentimentales objections M. Ribot ne craint pas de répondre fermement : « Nous savons que la plupart des critiques qu'on a adressées à cette doctrine ne nous ont pas semblé bien concluantes. Si les auteurs avaient soutenu l'identité de la folie et du génie, quant aux faits qui les traduisent, (par exemple que les élucubraiions d'un fou valent les travaux de Newton et de Gœthe), l'assertion eût été si prodigieuse qu'il n'eût fallu y voir qu'un jeu d'esprit. Mais qu'ont-ils soutenu? Que les causes secondes, que les conditions organiques du génie et de la folie paraissent presque identiques, de telle façon qu'une certaine organisation nerveuse n'a dû qu'à des circonstances accessoires de produire de grandes créations artistiques ou scientifiques plutôt que de se perdre dans les rêves d'un aliéné. Evidemment, pour conclure sur ce point, il

J. Psychologie morbide, p. 384. 380, 389, 464. « Le substratum du génie, ditil ailleurs, est un état semi-morbide du cerveau, un véritable éréthisme nerveux », p. 467. Le professeur E. Régis, de Bordeaux, atténue la thèse de Moreau de Tours en résumant celle du D'- Ghabaneix sur le Subconscient chez les artistes, les savants et les écrivains (Paris, 1897, p. 6). « Il ressort, dit-il, de son étude très clairement documentée que le subconscient paraît se retrouver avec une fréquence grande chez les hommes de talent et de génie et que, chez beaucoup, il intervient dans leurs productions à un degré plus ou moins marqué. Combien môme ont la sensation d'être étrangers à leurs productions? « Je n"y suis pour rien. » disait Mozart. — Une telle démonstration, appuyée sur des faits probants et que l'auteur eût pu multiplier, donne à son livre un intérêt majeur. Elle met en lumière l'une des conditions psychologiques les plus curieuses dans lesquelles puissent se produire les grandes œuvres de l'esprit humain. Elle établit que la personnalité des hommes de talent et de génie, si diversement interprétée, est plutôt faite d'éréthisme nerveux que de folie et que les grands créateurs sont souvent, non des insensés, mais des dormeurs éveillés, perdus dans leur abstraction subconsciente, en un mot, des êtres à part, marchant vivants dans leur rêve étoile. »

faudrait un grand nombre de faits constatés, bien interprétés, bien n'a guère fait valoir contre cette thèse que des raisons de sentiment qui pourraient bien n'être que des préjugés, et il est probable que, si nous savions de science claire et certaine, à quelle condition le génie se produit, nous en serions bien surpris. A notre avis, ce qui a soulevé le plus d'hostilité contre cette doctrine, c'est ce matérialisme inconscient qui fait que nous attachons tant d'importance aux conditions organiques des phénomènes. Mais, quand bien même, au point de vue de l'expérience physiologique, il n'y aurait entre les causes de la folie et du génie que des différences insignifiantes, au point de vue de l'expérience psychologique et sociale, y en aurait-il moins entre les deux une différence du tout au tout ? L'analogie des causes ne changerait rien à l'énorme différence des effets. Quand même le génie résulterait d'un certain état de la masse cérébrale, il n'en resterait pas moins la chose la plus élevée qui soit au monde. Depuis que l'on a découvert que le diamant est du charbon, a-t-il perdu de son prix? (c Ce n'est que pour les esprits vulgaires, comme le dit si bien Stuart Mill, qu'un grand et bel objet perd de son charme en perdant quelque chose de son mystère, en dévoilant une partie du procédé secret par lequel la nature l'a enfantée »

Lombroso a malheureusement compromis ces idées sagement modérés en voulant trop prématurément les préciser et les prouver ; au choix scrupuleux des documents vrais il,a préféré la masse spécieuse des exemples suspects et faux, et comme base de l'activité géniale il a trop hardiment supposé la plus indéfinissable des névroses, l'épilepsie larvée. « Au lieu de se manifester toujours en convulsions, dit-il, l'épilepsie se manifesterait souvent en équivalents psychiques, tels que la création géniale... La névrose épileptique, au point de vue mental, a pour conséquence tantôt une énergie indomptable, tantôt une imagination d'une vivacité singulière-. ))0r, loin de donner satisfaction, cette hypothèse a semblé

\. Th. Ribot. VHérédUé psychologique (Paris, F. Alcan).

2. L'homme de génie, trad. Colonna d'Istria, p. 236. Il y a, du moins, dans

à la plupart des aliénistcs si téméraire que celui-là môme qui s'en est fait en France le protagoniste, M. Charles Richet, a cru bon de l'atténuer en la présentant. « En affirmant que le génie, comme la folie, est une des formes de la dégénérescence mentale, dit-il, jamais Lombroso na songé à assimiler l'homme de génie à un aliéné. Mais les fous et les hommes de génie sont en dehors de l'humanité commune, les uns au-dessus, les autres au-dessous des hommes vulgaires... Les hommes de génie sont des initiateurs, des originaux . Ils voient plus, mieux et surtout autrement que le commun des mortels... Le génie est donc anormal, une exception... Or, la nature n'aime pas les exceptions; elle tâche de les faire disparaître; elle se soucie avant tout de l'uniformité de la race. Elle est essentiellement démocratique et niveleuse. Les aristocraties intellectuelles que forment les esprits géniaux, elle ne les aime pas. Elle les souffre impatiemment, et son office est de faire rentrer dans le rang ces égarés... Les hommes de génie sont différents du milieu qui les entoure. Ils ne possèdent pas la commune santé intellectuelle. Ils ont des tares à la fois physiologiques et psychologiques : délire des persécutions, mysticisme, manie des grandeurs, etc. Ils appartiennent à des familles riches en dégénérés et en aliénés ; la plupart meurent sans postérité ou pères d'enfants dégénérés... Il est bien rare qu'en étudiant de près la vie d'un très grand nombre d'hommes supérieurs on ne trouve pas dans leur organisme mental et dans leurs procédés intellectuels quelque chose de défectueux, de morbide, de pathologique, par quoi ils se rapprochent des aliénés. Ce n'est pas impunément qu'on s'éloigne de la plate et vulgaire existence des hommes ordinaires. Les grands hommes ont des idées fixes, des préjugés, des manies, des perversités morales, des vices de constitution, des lacunes dans le raisonnement, parfois môme des hallucinations et des idées délirantes. L'orgueil, la sensibilité, l'irritabilité [genus irritabile vatum), la crainte sont des affections de l'àme

la théorio de Lombroso, l'idée des équivalences psychiques qui n'est pas sans intérêt, la môme surexcitation nerveuse j)roduisant en des cerveaux différents ou, selon les cas, dans le môme cerveau, des effets différents.

qui chez eux prennent parfois une exagération maladive. Ce sont de vraies tares psychologiques qui sont en eux et qui, s'ils n'arrivent à les dissimuler, reparaissent avec force chez leurs descendants ^ )) Bref, conclut M. Ribot, résumant les différentes hypothèses : (( Ou bien Tétat névropathique est la cause directe et immédiate dont les facultés supérieures du génie sont l'effet ; ou bien la supériorité intellectuelle par l'excès de travail et d'excitation qu'elle provoque est la cause des troubles névropathiques; ou bien il n"y a entre le génie et la névrose aucun rapport de cause à effet, puisqu'il se trouve des névropathes très bornés et des hommes supérieurs sans tare nerveuse; ou bien, les deux états, l'un psychique, l'autre physiologique, sont l'un et l'autre des effets : ils résultent de conditions organiques qui produisent, suivant les cas, le génie, la folie, divers troubles nerveux. Chacune de ces hypothèses peut alléguer des faits en sa faveur. Cependant il faut reconnaître que, chez la plupart des hommes de génie, il se trouve tant de bizarreries, excentricités et désordres physiques de tout genre, que la pathologique conserve beaucoup de vraisemblance-. »

Il y aurait, pourtant, selon le professeur Richet, entre le génie et la folie [une différence de nature : alors que l'aliéné divague éperdument sans frein ni mesure, l'homme de génie a, paraît-il, la force d'inhibition, le sens critique, la possession de soi. « Les hommes de génie, lisons-nous, en même temps qu'ils ont une imagination ardente et primesautière, — ce qui les écarte de la foule vulgaire, — possèdent un sens critique qui s'exerce concurremment avec l'idéation créatrice. C'est le mélange de cet esprit critique avec l'esprit d'invention qui fait leur force... L'étendue de

1. Lombroso, op. cit., préf. V, VIII, VI, IX. G. Sand, qui connut intimement trois ou quatre grands hommes, a sur eux la boutade suivante : « J'ai des grands hommes plein le dos (passez-moi l'expression). Je voudrais les voir tous dans Plutarque. Là, ils ne font pas souffrir du côté humain. Qu'on les taille en marbre, qu'on les coule en bronze et qu'on n'en parle plus. Tant qu'ils vivent, ils sont méchants, persécutants, fantasques, despotiques, amers, soupçonneux. Ils confondent dans le même mé{)ris orgueilleux les boucs et les brebis. Ils sont pires à leurs amis qu'à leurs ennemis. Dieu nous en garde. Restez bonne, bête môme si vous voulez » [Corvespond.. II, 9).

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