Th. Ribot, L'Imagination créatrice^ Paris, 1900, p
leur pensée leur permet de corriger la fougue de leur imagination ^ » Cette différence prétendument essentielle ne nous semble malheureusement pas fondée en fait. S'il est des grands hommes apparemment pondérés et conscients, combien n'en est-il pas qui déclarent leur inspiration aussi irrépressible qu'infaillible et qui ne prouvent que trop, hélas ! par les aberrations de leur pensée comme par les bizarreries de leur conduite, que leur volonté comme leur bon sens sont intimement atteints par leur géniale foHe ?
N'y a-t-il donc pas de différence entre le génie et la folie ? Il y en a, assurément, au point de vue social des effets tout autant qu'entre le crime et la folie; mais, au point de vue psychologique des causes, bien habile qui pourra préciser. Il faudrait pour cela, tout dabord, définir ce beau mot de génie, ce qui nest guère plus facile que de définir ce triste mot de folie : car quel peut bien être, nous le demandons, le sens d'un mot qui s'applique indifféremment aux plus différentes personnalités, à un Shakespeare comme à un Kant, à un ^lozart comme à un NapoléoiT? Si ce terme commode ne sert vraiment qu'à désigner des supériorités exceptionnelles, des originalités éminentes ou, selon la dernière formule darwinienne, des variations spontanées de l'espèce humaine, il faut avouer qu'il n"a qu'une valeur toute relative, variable au gré des hommes et des choses; c'est un titre, une épithète, une étiquette, rien de plus. Mais si, désireux de ne point se payer de mots, on veut bien chercher derrière la pompeuse sonorité du vocable la réalité des faits, on se trouve alors en présence de la plus déconcertante complexité, chaque supériorité individuelle ayant son caractère et sa cause propres ^ Gomment, dès lors, distinguer entre les divers
1. Ibid., p. XI. M. Gh. Richct dit à ce propos : « Dans Poe ne voit-on pas que rélément : fantaisie, invention, création originale, association d'idées extraordinaires, domine absolument le côté critique?.. S'il est vrai que ses œuvres sont géniales, et elles sont à coup sûr tout à fait remarquables, elles ressemblent à s'y méprendre aux divagations d'un maniaque. » N'est-il pas remarquable que M. Richet refuse ainsi aux œuvres géniales de Poe justement cette pleine possession de soi, selon lui géniale, que se plaisent à lui attribuer au plus haut degré la plupart des critiques?
2. M. Brunetière, qui a plusieurs fois abordé la question des rapports du génie et de la folie avec tout le sérieux quelle comporte (Revue des Deux
CONCLUSION H9o
éléinonts géniaux? Comment classer la foule incohérente des grands hommes ? Parce qu'on a pu faire une classification des monstres physiques, en réussira-t-on mieux à faire celle des monstres psychologiques? Car le génie est (ceci dit sans la moindre intention péjorative,) un monstre, monstrum per excèssum, selon la formule de Schopenhauer. Qui fera donc cette tératologie mentale? C'est en vain qu'après tant d'autres, Max Nordau l'a tentée : voyant dans le jugement et la volonté les qualités suprêmes de l'esprit humain, il impose hardiment à toute la tribu géniale cette hiérarchique classification : 1° les dompteurs d'hommes, c'est-à-dire les hommes d'action, législateurs ou conquérants, chez lesquels la volonté et le jugement sont également puissants; 2^ les dompteurs de matière, c'est-à-dire les inventeurs et les savants chez lesquels le jugement l'emporte sur la volonté ; 3° les dompteurs de pensées, c'est-à-dire les philosophes chez lesquels la volonté peut être plus ou moins atrophiée par le jugement. Mais qui ne voit tout ce qu'il y a d'insuffisant en une pareille conception? Un philosophe ne peut-il donc pas être plus grand qu'un inventeur, un savant qu'un homme d'Etat? Artistes, poètes, musiciens sont-ils dûment exclus de la noble caste, parce qu'ils ne sont que des dompteurs d'émotions, aussi incapables de rien créer que dénués de toute influence valable? L'imagination enfin ne saurait elle jamais être un élément génial, cette imagination aussi nécessaire aux hypothèses du savant qu'aux prévisions de l'homme d'Etat^?
Mondes : J.-J. Rousseau, Ch. Baudelaire, le Génie dans l'Art, 15 avril 1884, 1" sept. 1892) fait très justement remarquer que, l'intérêt essentiel de chaque génie résidant uniquement en son individualité propre, il ne peut pas plus y avoir de formule du génie qu'il n'y a de science de Taccidentel. Mais il n'en reste pas moins vrai qu'il y a en chacune de ces combinaisons fortuites quelque supériorité mentale qui, impliquant l'exagération, l'anomalie et fatalement le déséquilibre de quelque faculté ou ensemble de facultés, appelle sur ce point l'attention de la psychologie pathologique, si bien que chaque cas spécial est un nouveau problème qui, pour sa solution adéquate, n'en ressortit pas moins des méthodes complexes de cette science.
1. Psycho-physiologie du génie et du talent, Paris, 1897, Le D^ A. Régnard {Génie et folie, Paris, 1899) est peut-être au contraire, trop porté, à la suite de Schopenhauer, à ne voir que dans le seul développement suprême de l'intelligence, et particulièrement dans l'intuition, la caractéristique du génie. Aussi refuse-t-il trop facilement la supériorité géniale à un Napoléon pour
La vérité, croyons-nous, c'est qu'autrement complexe la supériorité géniale est le produit infiniment variable du dosage plus ou moins anormal des facultés mentales. Or, comme il est à peu près aussi matériellement que logiquement impossible qu'en un seul et môme cerveau se trouvent également, quoique démesurément développés tous les éléments cérébraux, il en résulte qu'il ne peut guère plus y avoir de génies universels^ que de génies parfaitement équilibrés et qu'en notre pauvre monde si imparfait il faut se contenter de génies partiels- dont les infériorités plus ou moins cachées ne sont que trop souvent la dure rançon des plus éclatantes supériorités. Il n'est guère, en effet, de faculté humaine dont le développement excessif ne puisse, à bien peu de chose près, indifféremment aboutir au génie ou à la folie, sans qu'il soit possible de tracer entre ces deux aboutissements extrêmes la moindre ligne d'exacte démarcation. Sans parler des alternances de dépression et d'exaltation qui caractérisent également ces deux états de surtension nerveuse, à quoi ne tient-il pas trop souvent que la vision de l'artiste ne dégénère en obsession hallucinée, sinon en perversion oculaire, l'inspiration du poète en divagation délirante, la contemplation du philosophe en vision extatique, la logique obstinée du savant en monomanie raisonnante, l'énergie impérieuse de l'homme d'action en impulsion criminelle"^? et que de fois, en combien de cas célèbres, la fatale
prodiguer, au contraire, les tares mentales à des réformateurs philosophiques et religieux, tels que Socrate, saint Paul, Mahomet et Luther. Lui aussi est porté à voir une antinomie entre ces deux entités : Génie et Folie; l'une terrassant l'autre, dit-il, chez Swift, Newton, Pascal, Jean-Jacques Rousseau, Auguste Comte, comme si génie et folie n'étaient point chez eux, deux modes plus ou moins exagérés de leur supériorité et de leur activité mentales,
1. La croyance en les génies universels semble de nos jours singulièrement ébranlée. « C»ux même qui, par exception, dit M. Ribot {Jmagin. créatrice, p. 124) ont fait preuve d'aptitudes multi[)les (Vinci, Michel-Ange, Gœthe, etc., ont toujours une tendance prépondérante qui, dans l'opinion commune, les résume. » Voyez, à propos de Vinci, un intéressant rapport à l'Académie des Sciences en 1902 dans lequel il est démontré (pie ses prétendues découvertes en physique n'étaient que des notes prises par lui à des prédécesseurs.
2. Les aliénistes emploient l'expression « génie partiel » dans un sens très étroit que nous ne lui donnons pas ici. Voir F. Voisin, Magnan [Les Dégénérés), CuUerre [Frontières de la folie, p. 36).
3. « La difficulté d'établir une démarcation entre les deux formes d'obses-
transition ne s'est-elle pas, pour la plus grande consternation de l'humanité, tragiquement accomplie? Tout ce que l'on peut donc dire de plus modéré et déplus précis, croyons-nous, c'est qu'entre ces deux termes suprêmes de l'évolution mentale, il s'étend, du génie le plus pondéré à la folie la plus déséquilibrée, une ample zone neutre où de simples différences de degré dans le dosage nerveux et cérébral finissent par moins se laisser apprécier par leurs causes psychologiques que par leurs conséquences pratiques. Au milieu de cette zone suspecte flotte le morbide génie de Poe. 11 est doué de cette instinctive précocité et de cette fatale fixité qui caractérisent les tendances innées. Il a pour base fragile cette sensibilité outrée, aussi avide que susceptible d'émotions intenses. Il oscille, de l'enfance à la mort, entre les phases extrêmes de lextase et de la mélancolie, double source alternante de ses poétiques inspirations comme de ses fantastiques créations, de
sion (psychologique et pathologique) reste entière. Y a-t-il des caractères propres à chacune d'elles?
On a dit : « L'idée fixe physiologique (normale) est voulue, parfois cherchée, en tout cas acceptée et elle ne rompt pas l'unité du moi. » Elle ne s'impose pas fatalement à la conscience; Findividu en connaît la valeur, sait où elle conduit et adapte sa conduite à ses exigences. Exemple : Christophe Colomb.
L'idée fixe pathologique est « parasite, automatique, discordante, irrésistible. L'obsession n'est qu'un état particulier de la désagrégation psychique, une sorte de dédoublement de la conscience. » L'obsédé est un possédé dont le moi est confisqué au profit de Tidée fixe et qui subit douloureusement sa situation.
Malgré ce parallèle, le critérium de distinction entre les deux est bien vague, parce que de Tidée saine à l'idée délirante les transitions sont nombreuses. On est obligé de reconnaître que « chez certains qui sont plutôt possédés par l'élaboration de leur œuvre que maîtres de la diriger, de la quitter et de la reprendre à leur gré, une conception artistique, scientifique ou mécanique parvient à poursuivre l'esprit, à s'imposer à lui, en provoquant môme la souffrance. » En réalité, la psychologie pure est incapable de découvrir une différence positive entre l'obsession créatrice et les autres formes; parce que, dans les deux cas, le mécanisme mental est, au fond, le môme. Le critérium doit être cherché ailleurs. Pour cela, il faut sortir du monde intérieur et procéder objectivement: il faut juger l'idée fixe non en elle-même, mais par ses effets. Que produit-elle dans l'ordre pratique, esthétique, scientifique, moral, social, religieux? Elle vaut ce que valent ses fruits. Si l'on se refuse à ce changement de position, pour s'en tenir au point de vue strictement psychologique, il est certain que, dès qu'elle dépasse une limite moyenne, difficilement dôterminable, l'idée fixe trouble profondément le mécanisme de l'esprit. Chez les Imaginatifs, cela n'est pas rare : ce qui explique que la théorie pathologique du génie ait pu rallier tant de partisans et alléguer tant de faits en sa faveur. » (Th. Ribot, Essai sur Vhnagination créatrice, p. 73).
ses dogmes littéraires comme de ses synthèses métaphysiques. De là, en prose comme en vers, ces brusques passages du plus morne désespoir aux plus vibrantes exaltations ; de là, ce fervent culte mystique qui, à force d'unir la Beauté et la Mort, finit par les confondre; de là, ces séraphiques amantes pétries de rêves platoniques bien plus que de réalité; de là, ces macabres apparitions qu'amplitient les fumées de l'opium ou les vapeurs de l'alcool ; de là, toute cette trépidante outrance dune nature dégénérée en proie aux plus contradictoires tiraillements. Sur ce double fond instable la poésie fait, de ses premiers bégaiements à ses ultimes divagations, chanter sa dolente mélodie qui, sortie des profondeurs inconscientes, survit à la raison qu'elle a'précédée^; la critique y mêle l'âpre intolérance d'un égotisme aussi plein d'orgueil que de soupçons ; les contes prodiguent tantôt les plus hallucinantes visions de la peur et les plus obsédantes impulsions du crime, tantôt les plus aventureuses envolées de l'intuition et les plus insaisissables ou les plus saisissantes chimères de l'imagination ; il n'est pas jusqu'à l'humour le plus grotesque qui ne vienne derrière le rictus d'un masque grimaçant cacher ses hantises macabres et sa tristesse foncière, ni jusqu'à la plus enragée des dialectiques qui n'aille intrépidement improviser sur une frêle base de science et d'émotions ses plus fantasques constructions de panthéisme occulte. Sous un vent de folie tremble toute cette œuvre monstrueuse qui ne se soutientque parlinvisible logique d'harmonieuses proportions et par la secrète vertu dartifices merveilleux. Mais tel est le prestige de tant d'art, victorieux de tant de frénésie, qu'aux plus récalcitrants des juges échappe l'irrépressible aveu : « Non, cet homme extraordinaire, qui a, en quelques chefs-d'œuvre, si magistralement révélé à l'humanité quelques-uns de ses plus rares aspects et quelques-unes de ses suprêmes émotions, n'était point que folie ; ou bien, si le mot de génie veut vraiment
1. Ribot, Imagin. créatrice, 121. « On sait que l'acquisition des sons musicaux est antérieure à la parole... Par contre, comme la dissolution suit l'ordre inverse de l'évolution, des aphasiques dénués des mots les plus usuels peuvent encore chanter. Les images sonores s'organisent avant toutes les autres. »
dire originalité supérieure, il y avait en sa folie une inséparable autant qu'indéniable dose de génies »
Poe s'en doutait bien. Ses contes nous l'ont montré, ne voyant dans le crime, le génie et la folie qu'une commune superacuité des sens. Il attribue à l'artiste delà Caisse oblongue a le tempérament ordinaire du génie », c'est-à-dire « un mélange de misanthropie, de sensibilité etdenthousiasme^ », et il joint aux « anormales facultés intellectuelles du raisonneur Legrand » de (( morbides accès d'enthousiasme et de mélancolie alternées ^ » «La vacillation, reprend-il en sesMarginalia, est le trait dominant du génie. Alternativement inspiré et déprimé, ses inégalités dliumeur laissent leur empreinte en ses œuvres, '' » comme en sa parole. Pour mettre un terme à l'indolence habituelle du génie toujours hésitant entre l'ambition et le mépris de l'ambition, il lui faut, déclare-t-il % une impulsion assez forte et un motif assez durable pour le forcer à concentrer, avec une énergique attention et une patiente analyse, toute son extrême sensibilité esthétique en une parfaite œuvre d'art.
1. Vax sa satire, A Fable for Cntics, James R. Lowell dit avec une ironie qui n'est point sans justesse :
Voici venir Poe avec son Corbeau, comme Barnabey Rudge ;
Il est aux trois quarts génie et pour le reste fariboles ;
11 parle, comme un livre, d'iambes et de pentamètres :
A l'entendre, les gens de bon sens maudiraient toute prosodie.
Il a écrit des choses qui sont les meilleures en leur genre;
Mais le cœur s'en trouve on ne sait comment chassé par l'esprit.
G"est assurément cette incontestable part d'originalité géniale qui lui a enfin mérité cette juste appréciation d'un de ses compatriotes : « Il est évident que Poe est considéré par les critiques d'Europe les plus compétents comme le plus grand auteur qu'ait produit l'Amérique... A part Cooper, Poe est, depuis Franklin, le seul Américain qui ait obtenu de l'Europe un hommage sincère et prolongé pour des œuvres intellectuelles qui ne fussent pas scientifiques, le seul qui en d'autres termes ait été reconnu comme l'un des maîtres écrivains du monde. Irving, Longfellow, Ilawthorne et d'autres auteurs américains ont été, il est vrai, cordialement accueillis par les lecteurs de Grande-Bretagne ; mais c'est autre chose que de briser les entraves d'une langue et de conquérir les applaudissements de tout le monde civilisé. » (Prof. Trent, dans Easl and West, août 1900.)
2. III, 233. Non content du genus irritabile vatiim, Poe qui renchérit toujours déclare que « l'homme qui n'est pas irritable n'est pas poète » (VIII, 338).