Accompli sur un navire charbonnier
4. On reçut même de Saint-Pétersbourg (juclques lettres (lui avaient peut-être été envoyées par son frère Henry. (Cf. supra, p. 18.)
b. Mrs Shew. Cf. p. 2io.
sa musc ne nourrissait pas, se fit tout bonnement soldat, et sa courte carrière militaire ne connut pas de plus belles prouesses que celles de la caserne et du champ de manœuvres. Il est maintenant hors de doute, en effets que le 26 mai 1827^ s'engageait comme simple soldat d'artillerie dans l'armée des États-Unis, sous le nom d'Edgar A. Perry, un jeune homme, soi-disant employé de bureau, né à Boston en 1805 (yeux gris, cheveux bruns, teint clair, taille 5 pieds 8 pouces), lequel, en dépit des changements de nom, d'âge et peut-être d'emploi, n'était autre qu'Edgar A. Poe. Il fut, d'abord, attaché à un fort de la rade, puis le 31 octobre, envoyé avec sa batterie, dans un fort de la Caroline du Sud, Fort Moultrie ^, d'où après un séjour d'un an, il revint dans un fort de Virginie. Il n'est que juste de dire qu'il s'acquitta de ses fonctions de commis d'intendance, de manière à satisfaire ses supérieurs : il fut, dès le l^*" janvier 1829, nommé sergentmajor, avancement qui ne s'accordait qu'au mérite. « Sa conduite est irréprochable, ajoutent les notes du dossier; il n'a pas de mauvaises habitudes, nullement celle de boire ; il est digne de toute confiance. » Il est probable que ses supérieurs reconnurent ses qualités d'éducation et d'intelligence, car ils l'engagèrent à entrer à lécole militaire de West-Point, seul moyen qui lui permît de sortir du rang ; mais il fallait pour cela l'appui de son père adoptif et Poe dut le solliciter. Quelques jours, en effet, après la mort de Mrs Allan (28 février 1820) et peut-être grâce à son intercession, Poe rentrait à Richmond muni d'un congé qu'accordait son colonel sur la demande de M. Allan. Quelques semaines plus tard, le 15 avril, il recevait, en outre, sa libération définitive, sous condition de fournir un remplaçant que paierait naturellement l'honnête négociant. Enfin, dès le mois suivant, M. Allan adressait au ministère de la guerre, en faveur de l'admission de son protégé
1. Grâce aux heureuses recherches de M. Woodberry au ministère de la Guerre à Washington, qui possède tout le dossier de pièces officielles concernant Poe soldat (Woodberry, p. 37 à 40).
2. Il est remarquable que les événements du Scarabée d'Or se passent justement dans les environs de ce Fort Moultrie. à l'île de Sullivan, que Poe décrit avec une précision minutieuse.
à Wcst-Point, une demande accompagnée de diverses lettres de recommandation.
Ce qui frappe en cette correspondance, c'est qu'en contradiction avec les termes du colonel qui, exprimant les dires mêmes de Poe, appelle celui-ci « fils et héritier » de M. Allan et parle (( d'entière réconciliation, de réintégration dans sa famille et dans ses faveurs », M. Allan écrit froidement au ministre :
« Je vous déclare franchement, Monsieur, qu'il (Poe) ne m'est parent à aucun degré, qu'il y a bien d'autres êtres dont je m'efforce de favoriser les intérêts, sans autre sentiment que celui d'une sollicitude acquise atout homme qui est dans la détresse. Pour moi-même, je ne demande rien ; je ne sollicite votre bienveillance que pour aider ce jeune homme à accomplir ses projets d'avenir ^ »
Voilà qui est net, semble-t-il. M. Allan en a assez de Poe; il a hâte de se débarrasser de cette mauvaise tète, et l'enfant adopté, choyé etadulé, lui est devenu un être à charge, peu sympathique, peut-être même odieux. On a beaucoup blâmé la conduite de M. Allan ; on a même parlé de lui comme d'un homme borné et sans cœur qui plongea délibérément dans la misère un pauvre poète si supérieur à sa nature grossière ; l'on a voué à l'exécration des gens d'élite cet épais bourgeois, ce brutal philistin. Avec un peu d'équité, on aurait peut-être vu les torts des deux côtés. Il faut avouer que, de la part dun malheureux orphelin si providentiellement sauvé de la pauvreté et de l'abandon, afficher une morgue froide, l'esprit de révolte et l'ingratitude, se livrer à un gaspillage effréné, à des excentricités déconcertantes et à des coups de tête alarmants, c'était bien mal récompenser les bienfaits inappréciables d'une générosité toute spontanée : le confort, le luxe même, la vie de famille, une éducation libérale, un certain rang social, sans parler des mille tendressesde l'affection, bref, tous les éléments d'une vie exceptionnellement heureuse. Si M. Allan ne fit donc, en fixant Poe dans une carrière de son propre choix, que saisir une occasion favorable de se défaire d'un ingrat qui l'avait de lui-même abandonné, après l'avoir singulièrement
\. Woodberry, p. 42.
déçu, fut-il plus coupable que tant de pères de famille autrement rigoureux à l'égard de leur propre fds ? Nous ne le croyons pas ; nous le croyons d'autant moins qu'en dépit de tous ses déboires, et d'une antipathie plus ou moins justifiée, M. AUan n'abandonna jamais complètement l'être qui avait acquis des droits imprescriptibles à sa protection. Et cependant, en y réfléchissant nous ne pouvons pas non plus nous empêcher de plaindre Poe. N'avait-il pas d'une part, l'excuse de sa jeunesse qui ne lui permettait pas d'apprécier à leur valeur et de croire autrement que dues toutes les faveurs dont on le comblait ? N'était-il pas, d'autre part, encore plus victime que coupable de cette mauvaise nature héréditaire, aggravée plutôt qu'atténuée par l'insuffisance de son éducateur? Enfin ne devait-il pas être le seul à souffrir réellement de cette déplorable rupture dont les conséquences allaient désormais peser sur toute sa vie? Car, ne l'oublions pas, c'est peutêtre là, bien qu'il ne s'en doute guère, la crise la plus décisive de l'existence de Poe. Après avoir grandi en fils de famille qui s'attend à hériter de tout le luxe qui l'entoure, le voilà condamné, quoique sans ressources, à une carrière qui en Amérique surtout exige de la fortune et d'oii l'on ne peut sortir qu'en se procurant un gagnepain. Poe eut donc, lui aussi, tout en reconnaissant ses torts, le droit de maudire une destinée perfide qui ne l'avait tant comblé en son enfance que pour le faire souffrir davantage en son âge mûr.
Il était naturel qu'ainsi rejeté par son père adoptif, Poe cherchât une nouvelle famille et retrouvât la sienne. Il profita de ses démarches à Washington pour se rendre à Baltimore oii vivait encore sa grand'mère. Il sut y înspirer quelque intérêt à son oncle George Poe dont le fils Neilson le présenta à son patron, William Gwynn, ce même avocat dont le père d'Edgar avait jadis si inopinément quitté les bureaux. Consulté sur les mérites littéraires du jeune homme, Gwynn, alors rédacteur en chef d'un journal locale porta sur le fils, avec une justesse qui n'est pas