‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 47 sur 429 · Nous savons quil en avait vingt et un · texte numérisé non relu

Nous savons quil en avait vingt et un

6. Voir dans llarper's, XXXV, p. 75. le fanlastique assassinat du vieux [)ro-

deux camarades ne tarda pas, paraît-il, à jouir d'un assez mauvais renom. Il continua, comme par le passé, à se faire une réputation de génie excentrique par ses poèmes extravagants et ses refrains satiriques à propos des petits événements et des personnages de l'Académie ; il y ajouta même celle de savant et impitoyable critique par ses infatigables lectures de tout genre, ses interminables déclamations de prose et de poésie et ses appréciations le plus souvent sévères sur tout sujet littéraire. Quant aux matières du programme, s'étant mis résolument aux mathématiques, il y montra bientôt « une étonnante aptitude, n'ayant, dit-on, aucune difficulté à préparer ses interrogations durant la classe même et à obtenir les meilleures notes ^ » Il prit, dès la lin de l'année, la troisième place pour le français et la dix-septième pour les mathématiques dans une classe de 87 élèves.

« Son défaut, nous dit un de ses camarades ■^, ce fut la négligence et le mépris apparent de ses devoirs de soldat. Son humeur fantasque et capricieuse lui faisait parfois entièrement oublier ou négliger la routine ordinaire de l'appel, des exercices et des gardes. » « Son esprit, nous dit un autre '^ s'en allait parfois, au beau milieu des exercices militaires, errer si loin vers quelque vision éthérée, qu'il avait l'air de se moquer des gens. Ces habitudes lui valurent souvent des arrêts et d'autres châtiments et l'empêchèrent finalement d'achever ses études et son apprentissage de soldat. »

11 est, toutefois, remarquable que les six premiers mois se passèrent sans punition grave, mais que subitement, dans le mois de janvier 1830, à l'approche dune session de la Cour martiale, Poe se livra coup sur coup, avec une fréquence qui ne peut être que préméditée, à toutes les infractions dont un cadet pouvait bien se rendre coupable : en vingtjours, vingt et une absences à l'appel,

fesseur K..., qui semble bien dû à l'imagination du futur auteur des contes assassins. Son camarade Th. EUis, deRichmond. raconte qu'il avait, du reste, pris de bonne heure l'habitude de mystifications, sinon aussi macabres, du moins tout aussi fantastiques (.V. Y. îmlependeiit, sept. 1900.)

1. Allan Magruder à M. Woodberry, :23 avril 188i. Cf. Woodberry, oo.

'2. Allan Magruder à M. Woodberry, 23 avril 1884. Cf. Woodberry, ob.

3. Harper's, novembre 1867, p. 7b4. On trouvait toujours chez lui, dit ce camarade, une bouteille de la meilleure eau-de-vie.

aux exercices, en classe, aux gardes, à l'église et deux refus catégoriques d'obéissance aux ordres. Il est évident que Poe ne voulait plus rester à FAcadémie. C'était à iM. Allan de demander sa sortie : or, celui-ci refusa. Il ne restait à Poe qu'un moyen : l'exclusion. Il ^e fit donc renvoyer. L'arrêt fut prononcé le 8 février; mais, afm de permettre à l'Académie de se rembourser des dépenses faites, cet arrêt ne fut mis à exécution que le 6 mars. Le lendemain matin, Poe se trouvait à la porte de West-Point Academ}^ avec 17 cents qui, toute dette payée, lui revenaient de sa solde.

A quoi bon l'expérience pour certaines natures ? Pourquoi ce nouveau coup de tète qui rejetait dans l'inconnu notre aventurier littéraire, plus âgé, mais non plus sage, ni mieux pourvu que quatre ans plus tôt? Evidemment les raisons apparentes ne manquent pas. Une d'elles domine, comme toujours : M. Allan s'était remarié le 5 octobre et allait avoir un héritier ; il n'y avait donc plus de chances d'héritage pour Poe, et sa vie d'officier pouvait ajuste titre ne plus lui paraître désormais qu'une misère dorée. Tel fut peut-être le principal motif de son départ ; ce fut, du moins, celui qu'il invoqua lui-même plus tard. Mais la vraie cause, la cause profonde, commune à tous les êtres extrêmes, inhérente à leur propre nature, ne se retrouve-t-elle pas, une fois de plus, en cette nouvelle preuve d'instabilité : l'impuissance à s'adapter ? Sans parler ici d'accès dipsomaniaques, n'était-il point sorti chez Poe, du fond inconscient de sa personne, de ses tendances spontanées au rêve extatique comme de ses tenaces idées de grandeur, une synthèse plus ou raoins consciente de ses besoins intellectuels qui, sous forme d'idéal, le dominait, le gouvernait et, en dépit de tous les chocs et de tous les échecs, se reformait invinciblement, entretenue qu'elle était par les fonctions les plus intimes et, partant, les plus vivaces de sa nature? Or, à cette synthèse exceptionnelle, à cet idéal peu commun, à cette vocation poétique, il eût fallu, pour qu'il y eut harmonie et partant bonheur, un milieu adéquat, un terrain favorable, une carrière poétique ; mais on est-il au monde? Et Poe, en particulier, pouvait-il trouver

dans l'Amérique d'alors un mode d'existence qui donnât libre jeu à ses facultés plus morbides que saines ? N'était-il pas, de par son tempérament anormal, voué à une inadaptation perpétuelle, déclassé dès la naissance? Il ne le croyait assurément pas. Il était lui-même trop entermé en sa propre personne, trop hanté de ses obsédantes visions dans le cercle restreint de son horizon intellectuel, pour ne pas croire, sinon à leur réalité actuelle, du moins à leur réalisation possible. Bref, le désir était en lui trop ardent pour que la foi ne fût pas aveugle. Voilà pourquoi nous le voyons une fois de plus projeté hors du milieu hostile de West-Point par la brusque impulsion d'une volonté dont toute la force n'était que la résultante d'énergies trop longtemps comprimées.

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