CHAPITRE IV
Notre officier manqué n'eut pas plus tôt quitté rAcadémie militaire quil s'en fut, la bourse légère, mais la tète bourdonnante de poésie, tenter de nouveau la gloire littéraire. Il se rendit cette fois à New-York où il s'empressa de publier, chez un libraire connu, une nouvelle édition de ses poèmes avec force altérations et innovations ^ Ce petit volume d'assez chétive apparence, en dépit du prix élevé de 2 dollars 50 cents, était dédié au Corps de Cadets des États-Unis.
« Le colonel Thayer, nous dit Tun de ceux-ci, avait accordé au corps la permission de souscrire au livre ; et, comme on n'a jamais vu un cadet manquer l'occasion de dépenser sa solde, la souscription futé peu près unanime... Le livre, ajoute ce railleur, fut reçu avec une expression générale de dégoût... : il ne contenait aucune des pasquinades et des satires sur lesquelles s'était édifiée la réputation (le Poe à l'Académie... Pendant des mois, les citations de Poe furent une source intarissable.de plaisanterie à lécole, et la réputation de génie que s'était faite l'auteur tomba de suite à zéro-. » « L'auteur, dit un autre, passa pour toqué, et ses vers pour un galimatias ridicule ''. ))
Ce succès de lou rire fut à peu près le seul d'un livre dont la préface ambitieuse et quelques poésies neuves et vraiment originales n'attirèrent point l'attention. Déjà deux fois déçu dans ses
1. Poems by Edgar A. l'oc, second édition, New-York, piiblishud by Eiam Bliss, 18H1, ))! 124, in-12.
t. Gib.son. liarpers New Monlhly Magazine, XLV, îiGl. 3. Général Gullum (iiill, 51).
MISER!:: l'.T SUCCES 65
publications, Tauteur semblait se faire, du reste, moins d'illusions
que par le passé sur la faveur du public, et surtout du public
américain, pour qui, dit-il, a les mystérieux caractères qui se
lisent au bas de la première page : Londres, Paris, Gènes, sont en
littérature les meilleures titres de recommandation K » Aussi,
comme tant d'autres auteurs m.éconnus, répond-il par un mépris
I prolixe au trop silencieux dédain de ce misérable monde et, se
I déclarant aussi lionteux de la faveur du grand nombre que lier de
I celle d'une élite, il en appelle hardiment à la postérité. Cette
1 défiance à l'égard des autres a du moins un avantage : elle rend
Poe plus clairvoyant à l'égard de lui-même; il prend dès lors, à
la fois comme homme et comme poète, plus nettement conscience
de sa nature et de son génie. ScUis doute, la poésie reste toujours
pour lui une passion; mais il la décrit, avec une précision crois-
I saute, comme l'expression musicale de sensations plutôt belles
que définies; et, parlant de sa pi*o])re vie, il dit :
« Longtemps enfant désœuvré qui lisais Anacréon et buvais du vin, je ne tardai pas à m'apercevoir que les vers d'Anacréon ne manquaient point de passion parfois et que, par une étrange alchimie du cerveau, ses plaisirs se changent toujours en douleur, sa naïveté en furieux désir, son bel esprit en amour, et son vin en feu. Aussi, jeune et plongé dans les folies, je m'épris d'amour pour la mélancolie, et me fis un jeu de sacrifier mon repos et ma paix terrestres. Je ne pouvais aimer que là où la Mort mêlait son souffic à celui de la Beauté 2.
Il y a encore en ces pages, connue on lentrevoit peut-être eu c(^s lignes, beaucoup d'humeur byronicume, mais modifiée, à vrai dire, adaptée à la nature propre de Poe; on y trouve moins de pose théâtrale, moins d'exubérance déclamatoire; on y sent quelque chose de plus concentré et de i)lus sombre; on y goûte une saveur plus acre, une fantaisie plus macabre. Le talent de Po(^ prend entin possession de lui-même.
Si l'on en croit certains biographes, notre auteur désabusé se
\ . Works, X, 145.