‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 6 sur 429 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Si large que l'on fasse toutefois dans la traditionnelle légende de Poe la part de l'exagération, de l'erreur et du mensonge, il n'en reste pas moins, en son œuvre comme en sa vie, tout un ensemble d'indéniables anomalies qui intriguent autant qu'elles étonnent l'esprit le moins prévenu. On s'en tire, d'ordinaire, en disant : « Bah ! c'est un malade », et l'on passe outre. Mais nous ne sommes point passé outre ; nous avons voulu en avoir le cœur net ; et nous nous sommes dit que, puisque Poe était un malade ou, comme le dit Briggs, a un phénomène psychologique* », il devait relever de la médecine et que cette médecine pourrait peutêtre bien nous donner la clef de la passionnante énigme que forment conjointement sa vie et son œuvre. Ce qui nous a tout d'abord attiré en cette voie que nous n'avions à l'origine nullement prévue, ce fut l'étrange alcoolisme intermittent, impulsif, brutal q^ui caractérise le malheureux poète ; or, cet alcoolisme spécial a en médecine un nom précis : il s'appelle dipsomanie ; et cette dipsomanie n'est elle-mcme qu'un trait, le plus saillant en ce cas eomme en maint autre, d'un état nerveux de déséquilibre général nommé dégénérescence-. Tous les traits de la dégénérescence,

si fréquemment cités de nous excuser si nous n'avons point demandé à chacun d'eux les mêmes autorisations : ils voudront bien constater que notre bonne foi n'a jamais manqué de mentionner leurs ouvrages à propos de tous les passages empruntés ; notre reconnaissance, si générale qu'en soit l'expression, n'en est pas moins, à chacun d'eux, spécialement acquise.

1. «S'il y eût jamais sur terre un mystère, c'est bien vous, et l'un des plus mystérieux », écrivaità PoeleD>' Chivers, le 4 avril 1847 (Cen^</r//, février 1903). « La nature hamlétique de cet homme, dit de même le Prof, ilarrison {New Glimpses of Poe, New-York, 1901), avec son instabilité (^.'humeur, ses merveilleuses lueurs poétiques, son étrange logique et ses inconséquences infinies, exige une étude psychologique d'un caractère unique, vraiment shakespearienne, tant est grande la multiplicité des facettes et des angles. Une exploration dans les nuageuses régions d'une nature où le bien et le mal, l'angéliquc elle démoniaque, se trouvent plutôt obscurcis que saillants, où les mélodies du Ciel et les cris de l'Enfer flottent en des airs toujours agités, met en défaut la géographie du psychologue et réduit ses charmantes cartes de l'àme à une parfaite ter7'a incognita. »

2. Nous venions de découvrir ces tendances dipsomaniaques (en nos recherches à l'Ecole de Médecine de Marseille), lorsque les intéressants articles d'Arvède Barine dans la Revue des Deux Mondes des 1" et M> juillet 1897 sont venus nous confirmer en notre idée. Mais, tandis que l'éminente publiciste

semble voir dans la dipsomanie absolue de Poe le phénomène essentiel de sa pathologie, nous ne voyons dans cette dipsomanie relative (car elle ne fut point, croyons-nous, sans mélange d'ivrognerie), qu'un trait dominant de sa

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