‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 7 sur 429 · PREFACE VII · texte numérisé non relu

PREFACE VII

Poe les a, aussi profondément inscrits dans sa chair que dans son âme, dans sa pauvre face hagarde de bohème inspiré, que dans ses plus immortelles pages de prose et de vers. Physique et mentale, cette dégénérescence est la marque indélébile de tout son être : elle explique tout en lui : sa force et sa faiblesse, son génie et sa folie, son malheur et sa gloire ; sans elle sa vie et son œuvre apparaissent comme des monstruosités vides de sens; avec elle, plus de mystère : tout y devient clair, logique, harmonieux même.

Il va de soi que la très simple solution de ce problème compliqué ne s'est pas accomplie sans peine. C'était pour nous tout un monde nouveau à explorer : l'aliénisme, aussi lointaine qu'effrayante province d'une psychologie scientifique. L'exploration nous en a heureusement paru aussi passionnante qu'accessible au commun des mortels. Aussi n'avons-nous pas eu de peine à lui sacrifier de longs mois ; nous n'avons pas hésité, grâce à l'autorisation de M. Brouardel, à consulter à la Faculté de médecine selon notre besoin la plupart des livres et des revues qui traitent de ce vaste sujet ; nous n'avons pas même craint, en notre désir de vérité, de nous adresser à des spécialistes tels que MM. Ribot et P. Janet, du Collège de France, et le D'" Klippel, des Hôpitaux de Paris, que nous remercions ici des informations et des conseils qu'ils ont bien voulu nous donnera Mais en dépit de toutes ces connaissances autant que possible puisées aux meilleures sources, nous nous sommes bien gardé do nous fier à notre seul jugement; nous n'avons jamais avancé un point de cette thèse médicale sans l'appuyer sur des textes comme sur des faits ; la même prudence qui nous avait fait préférer en notre travail d'érudition la citation <les documents à notre seule interprétation nous a également fait

pathologie générale, si bien que, cette impulsion à boire fût-elle supprimée, il resterait encore bien plus de symptômes variés qu'il n'en faut pour caractériser la dégénérescence physique et mentale de Poe.

1. A ce propos, bien qu'à un point de vue différent, nous remercions M. Mêziôres de l'Académie Française, de l'encourageant accueil qu'il a bien voulu faire à notre travail. Sa bienveillance nous a été d'autant plus précieuse qu'elle était de nature à apaiser certaines préventions.

vKi PREFACE

préférer cil ce travail scienlilique la citation des autorités spéciales à notre seule affirmation. Il en est naturellement résulté de nouvelles longueurs, d'indispensables répétitions, un usage forcé de néologismes teclini([ucs aussi irritant pour les profanes que pour les puristes. Qu'y pouvions-nous ? Nous y étions contraint; nous jious y sommes délibérément résigné, préférant sur un si dangereux terrain un excès de circonspection aux facilités de 1 imprudence. Notre premier devoir était d'assurer la solidité de l'édifice -, nous n'avons rien négligé pour le rendre aussi stable que possible. Nous devons avouer ({uc, pour persévérer, en dépit de plus d'obstacles que nous n'en saurions signaler ici, en cette tache aussi cruelle que laborieuse, il nous a fallu quelque force intérieure. Cette force à été la conviction que nous collaborions, si modestement ([ue ce fut, à une œuvre plus grande que cette seule étude. Si jamais la critique littéraire doit, selon la classitication de Comte, se rattacher par la psychologie aux sciences naturelles, c'est par la psychologie morbide, croyons-nous, que ce rapprochement ne peut manquer de s'accomplir, car cette psychologie a pour objet l'étude, en leur exagération comme en leur atténuation, de phénomènes et de facultés qui, en leur état normal, ne se prêtent guère aux méthodes baconiennes de l'investigation scientifi(iue^()r, qu'est-ce que la littérature, sinon l'amplification, voire même la déformation, de certains phénomènes intellectuels et de certaines facultés mentales ? Gomment donc ne se trouverait-elle pas mainte et mainte fois une ample minjL; de matériaux pathologi- ([ues .' La transition s'est déjà heureusement accomplie en France, sous l'inlluence prédominante de M. iiibot, entre l'ancienncî psychologie subjective et la pathologie mentale : elle se continue avec le même succès par les travaux de plus en plus précis de

1. « L'Iiomme, in\'dïirouiiS-dis(lrritalio?ietfoiie,p. 2G), n'est connu qu'à moitié s'il n'est ol)servé ({ue dans l'état sain ; or, létat de maladie fait aussi bien partie de son existence morale que de son existence physique. » « iNous ajoutons, dit Moreau de 'l'ours [Psijckokxjie morbide, p. xi), que l'état de maladie peut nous donner la cleC de ()lusieurs phénomènes de l'ordre moral, affectif et inlellectuel, qu(î, seul, il nous en dévoile la véritable nature. » La plus grandtî partie de l'oeuvre de AL Ribot est l'ample et philosophique déveloi)pement de cette idée.

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