‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 61 sur 429 · Marginalia · texte numérisé non relu

Marginalia

!tO EDGAR A. POE

Si Poe (levait plutôt se réjouir que s'alarmer de ses périodes d'exaltation, nous savons combien il redoutait les accès de dépression dont il ne connaissait que trop l'issue fatale. Aussi était-il bien naturel qu'aux prises avec un pareil adversaire, il en vint en son impuissance à demander à ceux qui l'entouraient les forces de résistance qu'il ne trouvait pas en lui-même. Seul, il se sentait perdu, livré sans défense à l'ennemi implacable qui l'assiégeait d'idées noires, le harcelait d'obsessions, l'accablait sous 1 assaut invincible des impulsions. Or, en cette ville niéridionale de Riclimond, pleine pour lui, de tentations si dangereuses, ni les avis sympathiques dun protecteur éloigné, ni les menaces salutaires dun patron bienveillant ne suffisaient à le secourir, il fallait à son âme trop facilement défaillante quelcjuc chose de plus fort que les plus éloquents appels à la conscience, au bon sens, aux intérêts personnels; il fallait les raisons du cœur, la voix persuasive de l'affection, la bienfaisante influence d'un être aimé dont la seule présence fut une sauvegarde. Il fallait à Poe un miracle d'amour, et ce miracle Poe crut l'avoir.

Lorsqu'au sortir de West-Point, officier manqué, poète méconnu, Poe vint promener dans les rues maussades de Baltimore ses vêtements râpés et ses rêves en lambeaux, ce ne fut point, avons-nous vu, auprès de ses plus riches parents qu'il trouva aide et protection; ce fut, comme il arrive si souvent en pareil cas, auprès d'une pauvre tante, sœur ruinée de son père, veuve sans ressources, ayant elle-même une fille à élever. Mrs Glemm (c'était son nom) avait successivement perdu son mari et un enfant en bas âge; et son autre fils, digne rival de ses cousins, b]dgar et Henry, s'était, après avoir mal tourné,, enfui dans le Far- West, sans plus jamais donner de ses nouvelles. Elle vivait donc alors misérablement, à l'étage supérieur d'une petite maison, de pénibles travaux d'aiguille, sans que tant de misère ni de malheur lui eussent appris autre chose qu'une persistante générosité. Il est possible que cette vaillante femme de cœur, dont la rude face masculine ne respirait qu'énergie souriante et bonté résignée, ait cru tout naturel d'accueillir comme un autre fils l'enfant prodigue dont

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rougissaient les siens ; toujours est-il qu'elle lit au poète vagabond l'aumône d'un gite. C'était elle qui, ménagère aussi infatigable qu'ingénieuse, savait, avec les maigres deniers que rappoi-tait de ses corvées littéraires le pauvre écrivain à la ligne, accomplir des [)rodiges d'économie ; c'était elle qui, à force de savantes i'(^prises et de minutieux raccommodages, savait donner à la vieille défroque noire du poète cet air de propreté décente qui faisait illusion aux yeux de ses rivaux. De l'union inopinée de ces deux misères devait ainsi naître le bonheur, un fragile boniieur, tout le bonheur que Poe put jamais connaître.

Orphelin, privé d'affections profondes, au cours d'une crise <]ui lui brisait le cœur, humiliait son orgueil et minait son énergie, Poe aima Mrs Glemm comme on aime une mère : il l'aima comme une mère tardivement connue dont la bonté^ se révélant soudain inépuisable, lui inspira une piété fdiale faite de vénération spontanée autant que de gratitude fervente. La vieille tante, de son côté, se sentit pour son neveu une de ces tendresses mêlées de j)itié et d admiration qu'ont les mères pour un enfant mal venu dont les navrantes faiblesses égalent les brillantes qualités. Car Mrs Glemm connut tôt le mal de Poe et, avec une indulgence plus perspicace qu'elle ne le croyait, elle en attribuait volontiers l'origine à un mystérieux legs de famille. Aussi plaignait-elle bien [)lus le pauvre garçon qu'elle ne le blâmait; et loin de le repousser, elle avait à cœur, sinon de le corriger, de le protéger du moins et de le consoler. Wilmer, le compagnon de tous les jours à cette époque, nous a dit à quelle scène d'affectueuse réprimande il avait une fois assisté au lendemain d'une soirée oii Poe était rentré ivre. 11 en fut de même pendant toute leur vie : témoin des pires excès de son cher Eddy, comme elle l'appelait, Mrs Glemm n'en resta pas moins son plus intrépide défenseur ; elle ne cessa de proclamer bon, généreux, noble même l'infortuné buveur dont elle avait, sans doute, de meilleures occasions que personne d'apprécier, en même temps que les faiblesses, la bonté, la générosité et la noblesse même. Aussi vigilante au bonheur intime qu'au pain quotidien, elle fut donc pour le pauvre poète, la meilleure des

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