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mères d'adoption, la vraie providence qui pourvoie aux besoins du cœur comme aux besoins du corps, lange gardien des journées laborieuses comme des nuits hantées.
Elle fut plus encore aux yeux de Poe : elle fut la mère de \ irginie. Née le 15 août 1822, cette enfant n'avait guère que onze ans quand Poe vint habiter chez Mrs Glemm. C'était une délicate écolière, brune aux yeux bleus, dont la seule beauté était dans Vcxpression douce d'un visage que gâtait hélas! un mauvais teint de poitrinaire. Wilmer nous a parlé de cette gentille fillette que Poe emmenait parfois en leurs promenades aux environs de Baltimore et de la tendresse que pour elle manifestait déjà le poète. Nous savons, d'autre part, qu'entre Poe et son amie du voisinage, Virginie remplissait à l'occasion le rôle de messagère d'amour : rôle aussi délicat que dangereux; car à ce jeu brûlant, le cœur inflammable de cette fille des Poes prit feu. Nous devons à la plume môme d'Edgar Poe la genèse de cette mystique passion où platonisme et symbolisme s'unissent avec un cliarme exquis :
« C'était un soir, dit l'amant d'Éléonore, nous étions assis, enlacés dans un mutuel embrassementsous la ramure serpentine des arbres, abaissant nos regards vers notre image reflétée dans les eaux de la rivière du Silence. Nous ne prononçâmes pas une parole durant le reste de cette délicieuse journée et, même le matin, nos paroles furent tremblantes et rares. Nous avions tiré le dieu Eros de cette onde, et nous sentions maintenant qu'il avait rallumé en nous les âmes ardentes de nos ancêtres. Les passions qui, pendant des siècles, avaient distingué notre race, surgirent en foule avec les fantaisies qui l'avaient également rendue fameuse, et toutes ensemble exhalaient une délirante béatitude en la vallée du (iazon-Diapré. Lu changement s'accomplit en toutes choses. D'étranges et brillantcîs fleurs aux formes étoilées s'épanouirent soudain sur des arbres qui n'avaient jamais connu de fleurs. Les nuances du tapis verdoyant devinrent plus vives, et quand une à une les blanches pâquerettes disparurent, voilà que dix par dix jaillirent à leur place des asphodèles d'un rouge de rubis. Et la vie montait de nos sentiers, car le grand flamant qui n'avait pas encore paru s'en vint, avec tous les gais oiseaux aux couleurs éclatantes, déployer devant nous ses ailes écartâtes. Des poissons d'or et d'argent ranimèrent la rivière du sein de laquelle sortit peu à peu un murmure qui, s'élevant, devint enfin une berçante mélodie, plus divine que celle do la harpe d'Kole, plus
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exquise que tout ce qui n'est pas la voix d'Eléoiiore. Et alors aussi un volunnneux nuage, que nous observions depuis longtemps dans les régions d'IIespérus, en émergea tout éblouissant d'or et de pourpre, et, se fixant en paix au-dessus de nous, il s'abaissa de jour en jour de plus en plus bas, jusqu'à ce que ses bords reposassent sur les cimes des montagnes, transformant leur obscurité en magnificence et nous enfermant comme pour toujours dans un magique prisme de splendeur et de gloire.
« La beauté d'Éléonore était celle des séraphins : c'était une jeune fille sans artifice et aussi innocente que la courte vie qu'elle avait menée parmi les fleurs. Aucune ruse ne déguisait la ferveur de l'amour qui animait son cœur, et elle en examinait avec moi les plus intimes replis, tandis que nous parcourions ensemble la vallée du Cazon-Diapré et que nous discourions des puissants changements qui s'y étaient récemment accomplis^ »
Quand Poe fut appelé à Richmond, quel coup funeste! c'était la ruine de cette idylle. La fortune allait-elle brutalement détruire tout ce fragile édifice de bonheur qu'avait improvisé la misère? L'âme dolente de Poe allait-elle retomber dans toutes les hontes et tous les malheurs de l'isolement, ou bien Virginie et sa mère allaientelles, de leur côté, végéter dans le dénûment, tandis que lui courrait à la fortune et au succès? A ce sacrifice du cœur et du devoir, Poe ne put consentir. Il proposa à Mrs Clemm de maintenir la famille unie en épousant Virginie et, aussi naïve que confiante, Mrs Clemm accepta. Il est probable qu'en leur entente l'union projetée ne devait s'accomplir que par la suite; mais une résistance imprévue survint qui brusqua tout.
Le cousin de Poe, Neilson, qui venait justement d'épouser une demi-sœur de Virginie, apprit de sa femme, qui le trouvait trop prématuré, ce projet de mariage : il offrit à Mrs Clemm de prendre hi fillette dans sa famille et de la gardera sa charge jusqu'à l'âge de dix-huit ans, époque où elle pourrait à son gré épouser Edgar. C'était évidemment le langage de la raison; mais l'amour est-il jamais raisonnable ? Mrs Clemm n'eut pas plutôt informé Poe de ce projet qu'incapable d'en supporter l'idée, il la supplia, dès le 29 août 1835, de n'y pas consentir. Sans attendre la réponse, il
t . Works, Eleonora, X, 20ii-207.
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accourt lui-même à Baltimore, plaide sa cause, (ît, avec sa chaleur habituelle, la gagne : le 2^ septembre, il retire lautorisatiori nécessaire au mariage, et aussitôt en secret, dit Mrs Clemm. à Old Christ Church de Baltimore, s'accomplit la cérémonie nuptiale. Dès le lendemain, Poe reprenait son poste à Richmond. Quelques semaines plus tard, Mrs Clemm y arrivait à son tour, accompagnée de Virginie. La nouvelle année n'élait pas hélas î commencée que le jeune ménage était déjà aux abois, le 12 janvier 1836, le poète écrivait à son cousin George Poe, d'Alabama, pour emprunter 100 dollars, somme nécessaire à Mrs Clemm, disait-il, pour tenir une pension de famille : les 100 dollars furent généreusement envoyés ; mais lingénieux projet n'eut pas de suite immédiate. Toutefois, le succès du Messenger ayant porté à 15 dollars par semaine le salaire de Poe, le mariaee public eut lieu le 16 mai 1836. Il se trouva un témoin complaisant })oui' déclarer Virginie E. Clemm âgée de vingt et un ans, etl^ pasteur presbytérien, tout en lui trouvant, paraît-il, lair un peu jeune, n'en accomplit pas moins la cérémonie. Virginie avait, en réalité, un j)eu moins de quatorze ans, et Poe en avait vingt-sept ^
Le jeune couple devait dès lors s'installer dans une maison ({ue White venait d'acheter. Mrs Clemm, en sa qualité de m''nagère enlendue, en allait prendre la haute administration : le diiecteur de la revue comptait lui même y habiter et prendre pension avec les Poes. Mais, quand notre poète romantique, renouvelant les fantaisies extravagantes de Coldsmith, eut dépensé tout son argen et au delà en mobilic^r, on s'aperçut non sans stupeur que la maison était à peine, assez grande pour une seuh^ famille, et voilà notre pauvre Poe écrivant aussitôt à son conseiller des mauvais jours, Kennedy, pour le mettre au courant de cette étrange mésaventure et lui demander naturellcMiient ([uelque avance de fonds.
En cette lettre, Po(; disait incid(îmment : « Notre Messenger prospère au delà de toute attente, et j'ai moi-même toute chance de
I. Lc! fac-similé de l'acte de mariage a clé [)iil)lié par Prof. Ilarrison en ses New GUmpses, p. ;)3.
réussite. » Il n'en est que plus remarquable qu'à partir du mois suivant, Poe ne publia aucune œuvre originale ni en vers ni en prose, se contentant de remplir de critiques littéraires les colonnes de la revue. Le numéro d'octobre fut retardé pour cause de maladie du directeur et du rédacteur; celui de novembre, par suite d'un surcroît d'affaires, et cette fois la critique littéraire se trouva elle-même sensiblement réduite. Enfin le numéro de janvier contenait la note suivante : « L'attention de M. Poe étant appelée dans une autre direction, il résigne, en ce présent numéro, ses fonctions de rédacteur du Messenger. » Quelques pages plus loin, M. White ajoutait que « les effets de celte résignation datant du 3 janvier, M. Poe n'en fournirait pas moins de temps en temps de vigoureuses productions de sa plume si populaire ».
Pourquoi un si brusque départ? On a peine à croire à un coup de tête : passe encore ce travers quand on est seul, à vingt ans, à en subir les conséquences; mais, vers la trentaine, alors qu'on a pris la charge de deux autres vies, déserter un poste sûr qui promettait de devenir excellent pour s'en aller courir les aventures littéraires, ce n'était pas seulement grave, mais coupable. Kennedy se contente d'écrire à ce sujet : « Il était irrégulier, excentrique, toujours à se plaindre; aussi renonça-t-il vite à son poste. » C'est beaucoup dire, sans être précis. Faut-il attribuer à de nouveaux excès alcooliques les irrégularités que nous venons de constater dans l'apparition de la revue, et voir dans le départ de Poe l'accomplissement définitif des anciennes menaces de White ? Il n'y a malheureusement rien de plus vraisemblable. Sans parler de considérations de sentiment, White avait évidemment trop d'intérêt à s'assurer les services d'un collaborateur aussi habile que Poe, tant que les avantages l'emporteraient sur les inconvénients, et Poe avait lui-même, en ses charges de famille comme en ses intérêts personnels, de trop bonnes raisons pour ne pas vouloir recueillir, à la fois en réputation et en espèces sonnantes, les fruits de son heureuse collaboration. D'autres considérations pouvaient, toutefois, s'opposer dans l'esprit de Poe à ce motif dominant, telles que le besoin de s'affranchir de mauvaises habitudes
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(4 (le mauvaises fréquentations, le désir de fuir une société scandalisée par ses excès, et enfin l'espoir naéme, dans l'exaltation du succès, de faire mieux encore sur un théâtre plus retentissant. (]ettc dernière raison était, en effet, une puissante cause d'instabilité chez un être aussi orgueilleux et aussi ambitieux que Poe : nous avons déjà vu qu'il se plaignait amèrement du mauvais goût vl du contrôle tyrannique de son patron; nous verrons bientôt quels vastes projets de revue il entretenait dès cette époque, si vastes qu'il considérait, disait-il, comme des échecs ses plus éclatants succès. Mais à quoi bon chercher? Inadaptable coitime toujours, Poe avait évidemment cent bonnes raisons pour ne pas sadapter cette fois encore.
II est juste de dire, toutefois, que, malgré des bruits contraires, directeur et rédacteur se séparèrent en bons termes : le 17 janvier, White, qui avait déjà avancé i20 dollars sur des articles à fournir, promettait encore à Poe pour le jour même ou le lendemain des secours qui devaient être bien urgents ^ ; et, quand, plus lard, aux heures de détresse, des soupçons au sujet de White vinrent hanter l'àme déliante de Poe, un ami commun sempressa de les dissiper en disant :
a White nie l'existence de tout sentiment malveillant: il déclare, au contraire, que votre prospérité et votre bonheur lui feront plaisir. 11 ne se rappelle pas avoir jamais dit ou écrit quoi que ce soit dans le but de vous faire tort, ni prononcé aucune parole de blâme ni de réprobation autres que celles qu'il a pu vous dire durant votre séjour ici-. »
hln plein hiver, linslable Poe quittait donc, plus pauvre qu'il n y était rentré, quoique peut être aussi ravi que jamais, cette riante cité de sa jeunesse qui lui promettait vainement tant de succès. Combien dut être triste pour la ])auvre petite femme de quinze ans cette fuite précipitée vers l'inconnu ? Quelles angoisses devait éprouver son cœur aimant à l'égard de cet inquiétant coureur d'avcntur(;s littéraires que ne pouvait guider une vieille mère naïve et débonnaire !
i. White à Poe, 17 janvier 1837 [Century, août 1894, p. 579j. . i.Heath à Poe, 12 septembre 1839 {Centurr^ août 1894, p. 583).