Gill
2. Voyages en Arabie Pétrée, de Stephens, octobre 1837 : Cf. Works, VII, 143,
3. La lettre du D-- Arithon à Poe a été, nous dit M. Woodberry, retrouvée dans les papiers remis à Griswold. Cf. Works, VIÏ, 354.
LVUVRIÈRE.
Ces loisirs plus ou moins forcés lui servirent du moins à continuer son roman d'aventures, Gordon Pym, dont les trois premiers chapitres avaient paru dans ses deux derniers numéros du Messager. C'était là, pour lui qui naimaitque les œuvres courtes, un travail de longue haleine, entrepris sans doute sous linlluence de Paulding, qui lui avait conseillé « de se mettre à un conte en deux volumes, nombre magique ^ ». Poe s'y était donc résolument mis, accumulant horreur sur horreur, et n'aboutissant, malgré tout, qu'à 200 pages. Annoncé en mai, cet unique volume parut chez les Ilarpers, en juillet 1838 -. L'auteur n'eut pas lieu de se féliciter de sa longue entreprise. Il avait eu beau spéculer sur l'engouement du public pour les romans daventures et en particulier sur lintérôt de certaine expédition polaire alors organisée par un de ses amis, J.-N. Reynolds, cette œuvre d'actualité n'eut en Amérique aucun succès et en Angleterre où parut une édition de contrebande qu'un succès de surprise : il s'y trouva, parait-il, des lecteurs assez naïfs pour prendre au sérieux cet amas de sensationnelles horreurs. Le profit de tant de labeur dut donc être bien mince, si tant est qu'il n'y en eut, et la constatation non moins cruelle. Décidément, les longues œ^uvres ne réussissaient pas mieux à Poe que les courtes. Il y avait cinq ans que les contes même du Folio Club cherchaient en vain à New-York comme ailleurs, en dépit des plus chaudes recommandations de Kennedy et de Paulding, quelque éditeur comj)laisant. Si rare qu'il fut, le talent de Poe n'avait pas en dehors des revues, la moindre valeur marchande; et là même il en avait si peu encore.
Il fallait vivre, pourtant, et surtout faire vivre les siens : dur problème, plus difficile pour Poe que toutes ses énigmes. Gomment liL-il alors ? On ne le sait trop ; on ne voit guère que les minces ressources de la pension Glemm. Il travaillait, néanmoins ; et vaillamment, si l'on en croit un pensionnaire, s'efforçait de se
1. Paulding à Poe. 17 mars 1836 {Cenlury, août 1894, p. 583).
2. T/ie Narmlive of Arlhur Gordon Pym, of Nantiickct ; New-York, Ilarpcr and HrofluTs, 1838, 12"; — London, Wilev and Pulnani. 1838. 1:2".
corriger. «Jamais, nous dit ce témoin S pendant les huit mois ou plus (de mon séjour), je ne l'ai vu sous l'influence d'aucune boisson ni aucun vice connu; c'était un compagnon des plus courtois et des plus intelligents. )>
Poe n'eut guère le temps, il est vrai, de cultiver à New- York ces qualités précieuses à la clientèle de sa belle mère ; dès l'été suivant, ses mobiles pénates passaient à Philadelphie. Peut-être était-il attiré en cette autre ville par « deux travaux dont l'ajournement, disait-il le 4 septembre, serait ruineux 2». Quels pouvaient bien être ces travaux ? On ne sait trop, bien qu'on craigne de deviner : car c'est là une de ces tristes histoires qu'on préférerait ignorer. Incapable de gagner son pain par des œuvres originales, le talent de Poe s'abaissa alors à en faire qui étaient exactement le contraire . Un professeur écossais, du nom de Wyatt, venait de publier en 1838 chez les Harpers un dispendieux manuel de Conchologie. Les éditeurs ne voulant pas donner de cet ouvrage une édition moin s co ûteuse, Wyatt s'avisa d'en faire publier un abrégé capable d'échapper à toute poursuite légale. Il fallait, pour cette tâche peu délicate, un homme habile qui fût dans le besoin : Poe fut cet homme. Sous la direction de Wyatt, il entremêla les emprunts faits au premier ouvrage de paraphrases plus ou moins déguisées d'après un autre manuel et compléta le tout par des descriptions traduites de Guvier. Ainsi façonné, l'ouvrage réussit ^ ; ce fut même, chose navrante à dire, le seul livre de Poe qui, de son vivant, réussit : il en toucha deux fois les droits d'auteur. Pas plus en littérature qu'ailleurs, le succès n'allait encore ici au mérite ni à la valeur. Sans doute, il était coupable, ce meurt-de-faim qui prostituait ainsi sa plume pour le bien-être des siens ; mais le vrai coupable n'était-il pas plutôt l'organisateur de cette louche
1. Le libraire William Gowan ; cf. New York Eveniny Mail, déc. 1870, et Gowan's SaZe Catalogue, n» 28, 1870, p. 11.