‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 8 sur 429 · PREFACE IX · texte numérisé non relu

PREFACE IX

MM. Binet, Pierre Jaiict, Georges Dumas, Toulouse, Gley, Manheimer-Gomès, Bernard Leroy, etc. Si la littérature, en dépit de sa nature essentiellement psychologique, se montre plus réfractaire à cette mainmise de la science, ce n'cstpas seulement parce qu'elle renferme des éléments historiques, esthétiques et moraux plus ou moins distincts de la pure psychologie ; il y a bien d'autres raisons dont deux prédominent. Il y a tout d'abord ce vieux préjugé toujours renaissant qui s'acharne à mettre entre l'art et la science comme entre les différentes sciences elles-mêmes d'aussi infranchissables barrières qu'en supposait naguère le spiritualisme entre l'âme et le corps, comme si la nature et l'esprit humain, qui n'en est qu'une dépendance, ne formaient pas des ensembles continus indifférents à toute division artificielle; de là cet abus des spécialisations à outrance qui finit par entraver le progrès intellectuel après l'avoir favorisé ^ ; de là, ces formelles défenses à toute science d'empiéter sur la littérature comme à toute littérature d'empiéter sur la science : médecins et littérateurs doivent, au lieu de sentr'aider, se tourner le dos. Il y a, en outre, une raison d'amour-propre fondée, comme toujours, sur l'ignorance : faute de savoir que le morbide est partout, qu'il n'est pas de tête si parfaite qu'elle soit qui n'ait ses lacunes comme ses excès et, partant, ses chances, pour peu que le mal ou le malheur surgisse, de déséquilibre ultérieur, il n'y a pas plus d'homme de lettres, poète surtout, que d'homme illettré qui consente à voir la moindre parenté entre ses supériorités ou ses infériorités les plus anormales et les troubles cérébraux les plus communs : si chacun aime à se plaindre de sa mauvaise santé physique, il n'est personne qui soit assez modeste, fùt-il assez éclairé, pour mettre ou laisser mettre en doute, si peu que ce soit, sa parfaite santé morale ; tout le monde, du plus borné au plus détraqué, se croit hors de toute atteinte sur ce point si délicat, alors ([ue l'on voit

1. « Si Ton ne perdait pas de vue que nos subdivisions de la science universelle en sciences particulières sont toujours factices et arbitraires par quelque endroit, on s'épargnerait beaucoup de discussions oiseuses. » (Ribot, L'Hérédité psychologique, 310.)

X 1>REFACE

pourtant, par une flag-rante aberration, les plus grands hommes eux-mêmes en venir parfois à se vanter justement de leurs plus criantes tares comme d'incontestables traits de génialité suprême. Gomment, dès lors, oser faire, en des œuvres comme en des êtres consacrés par l'admiration générale, le plus légitime et le plus utile départ entre le bien et le mal mental ? Gomment oser, là où la traditionnelle foule des fidèles s'incline aussi pieusement qu'aveuglément, parler de santé et de maladie, sans être aussitôt taxé pour les plus simples constatations de ridicule exagération et pour les plus respectueuses analyses d'odieuse profanation? Bien que l'élément morbide semble de nos jours, à en croire les plus indulgents moralistes, plus florissant que jamais dans les lettres comme dans les arts, le seul fait qu'un critique littéraire ose, même avec les plus grands ménagements, se placer à ce ])oint de vue de plus en plus utile et nécessaire, paraît à tout un monde intellectuel d'une si provocante audace quil faut, pour s'y risquer, s'être délibérément résigné à bien des lioslilités el bien des sacrifices ^

11 n'en est pourtant pas moins vrai que, s'il est des œuvres plus ou moins saines où, par suite de l'harmonieuse prédominance de la raison sur les autres facultés mentales, une critique purement rationnelle semble à la rigueur suffire, la littérature abonde, comme la philosophie, comme les beaux-arts, comme les sciences même, en déconcertantes productions auxquelles l'application de la commune mesure prête une valeur tour à tour ridiculement atténuée ou déplorablement exagérée. Bien plus, il y a jusque chez les plus grands génies, à côté des plus éclatantes qualités, de ces évidentes déviations de la normale qui n'échappent à la critique courante que parce qu'elle n'a pas plus les moyens que la volonté de les voir. Voilà près de cinquante ans que Moreau de Tours écrivait :

« Ce singulier mélange de raison et de folie, dont les principales

1. Aussi n'est-ce qu'après avoir consulté deux conseillers aussi compétents que loyaux, que nous nous sommes décidé à publier ce travail.

PUEFACI-: XI

conceptions de certains auteurs sont comme imprégnées, paraît avoir complètement dérouté les critiques les plus sagaces et les plus autorisés. Vues à la lueur éblouissante et trompeuse de leurs grandes qualités intellectuelles, leurs élucubrations extravagantes, le plus évidemment maladives, ne pouvaient manquer d'être méconnues comme telles. L'embarras était grand, quand on essayait de les expliquer, mais on s'en tirait avec des phrases, et l'on se payait de mots sonores, mais vides de sens »; et encore : « N'ayant pour baser leur jugement qu'une connaissance inexacte de l'organisme intellectuel à l'état normal, sans idée aucune de l'état pathologique, les auteurs sont restés fort au-dessous de l'espèce de problème psychologique qu'ils ont à résoudre. Leur vocabulaire n'a pas même de termes propres à qualifier les anomalies qu'offrent les qualités morales. S'ils usent de mots empruntés à la pathologie mentale, tels que ceux d"exaltation et de fixité, ce n'est qu'avec de nombreuses incorrections et dans un sens purement métaphorique ^ »

Les choses ont-elles beaucoup changé depuis? Bien moins qu'on n'aurait pu l'espérer d'un siècle qui se prétend éminemment scientifique. Le trop brusque geste de Moreau de Tours a eu le don d'effrayer les littérateurs bien plus que de les attirer. On sait à quelles attaques passionnées avaient déjà été soumises les études de Lélut, sur le Démon de Socrate et sur VAmuleUe de Pascal. Rousseau est presque le seul grand homme que les critiques aient sacrifié à la dissection mentale des aliénistes : il est vrai que la riche matière pathologique des Confessions et des dernières œuvres ne relevait que trop manifestement du scalpel scientifique des D""^ Delasiauve, Mœbius, Desruelles, Châtelain, Mercier, Lallemant, Cabanes et Régis. Le D"" Toulouse a le premier osé poursuivre ces méthodiques recherches in vivà carne; mais il n'a pu trouver qu'en Emile Zola un sujet dont la complaisance et la modestie voulussent se prêter à de si minutieuses analyses. Le professeur G. Dumas a étudié, pour la nier, il est vrai, l'aliénation mentale d'Auguste Comte. Le D'' Cabanes a créé dans ses Cabinets secrets de l'histoire comme dans sa Chronique médicale toute une intéressante littérature de médecine rétrospective. Les D""** Lacassagne et Régis professent, non sans une heureuse

\. l'sychologie 7norbide, [). 222-'ài5d.

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