‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 72 sur 429 · Poe à Snodgrass, 17 janvier 1841. Woodberry, p · texte numérisé non relu

Poe à Snodgrass, 17 janvier 1841. Woodberry, p

en vue la création d'une revue gardant quelques-uns de ses traits principaux et abandonnant ou modifiant largement les autres. Des retards ont été occasionnés par des causes variées, et ce n'est que maintenant que je me trouve le loisir de tenter l'exécution de ce dessein.

On me pardonnera de parler avec plus de précision du Messenger. N'y ayant aucun droit de propriété et mes vues étant à bien des égards en désaccord avec celles de son très digne propriétaire, j'ai trouvé difficile d'en marquer les pages de cette individualité que je crois essentielle au plein succès de toutes les publications analogues. En vue de leur influence permanente, il me semble qu'un constant caractère bien tranché et une fermeté de dessein bien accentuée sont des conditions d'une importance vitale, et je ne puis m'empêcher de croire que ces conditions ne sont réalisables que quand une seule volonté préside à la direction générale de l'entreprise. L'expérience a rendu manifeste, — ce qui aurait pu en réalité être démontré à priori, — que c'est en créant une revue qui m'appartienne que je puis trouver ma seule chance de mettre à exécution les intentions particulières que j'ai bien pu avoir.

A ceux qui se rappellent les premiers jours de la revue méridionale en question, il sera à peine nécessaire de dire que son trait principal était une âpreté quelque peu exagérée dans ses notices critiques sur les livres nouveaux. Le Penn Magazine ne conservera cette sévérité qu'autant que le permettra le sentiment de justice le plus calme, mais aussi le plus strict. Les quelques années qui se sont écoulées ont pu atténuer la pétulance sans nuire à la perspicacité du critique. Elles ne lui ont assurément pas encore enseigné à lire par les yeux d'un éditeur autoritaire ni ne l'ont convaincu que les intérêts des lettres ne sont pas alliés aux intérêts de la vérité. Ce sera le premier et le principal but de la revue projetée que de se faire connaître comme offrant en tous temps et sur tous sujets une opinion honnête et intrépide. Ce sera son dessein dominant que d'affirmer par les préceptes et de maintenir par la pratique, tout en prouvant par les résultats, les avantages d'une critique absolument indépendante, d'une critique consistante, qui ne se guide que par les principes les plus purs de l'Art, qui analyse et affirme ces principes tout en les appliquant, qui se tienne à l'écart de toute partialité personnelle, qui n'admette d'autre crainte que celle d'outrager la justice, qui ne fasse aucune place à la vanité de l'auteur, ni aux prétentions de préjugés antiques, ni au jargon entortillé et anonyme des revues trimestrielles, ni à l'arrogance de ces coteries organisées (|ui, pesant comme des cauchemars sur la littérature américaine, fabriquent en gros, au moindre signe de nos principaux éditeurs, une fausse opinion publique. Ce sont là des desseins dont personne n'a lieu de rougir. Ce sont même là des intentions dont la

nouveauté mérite au moins quelque intérêt. Pour prouver que je veux mettre la plus grande ardeur à les réaliser à la lettre, j'en appelle avec confiance à ces amis, et surtout à ces amis du Midi, qui m'ont soutenu au Messenger où je n'avais qu'une occasion imparfaite d'exécuter mes plans.

Quant aux autres traits caractéristiques du Pe)in, quelques mots suffiront ici.

11 s efforcera de soutenir les intérêts généraux de la République des Lettres, sans égard pour les diverses régions, considérant le monde en son ensemble comme le véritable auditoire de l'auteur. En dehors des limites de la littérature proprement dite, il laissera à de meilleures mains le soin d'instruire sur tous les sujets d'une très grave importance. Son but sera surtout de plaire, et cela à force de variété, d'originalité et de vigueur mordante. Il convient d'ajouter ici que ce prospectus ne contient rien qu'il faille interpréter en un désir de souiller la revue d'aucune de ces bouffonneries, de ces grossièretés, ou de ces indignités qui avilissent quelques-unes des plus florissantes publications européennes. Dans toutes les branches de la littérature, on s'est assuré ,1e meilleur concours dhommes capables de puiser aux sources les plus hautes et les plus pures.

A l'exécution matérielle de la revue, on accordera la plus grande attention que puisse exiger un pareil travail. On se propose à cet égard de surpasser de beaucoup le genre ordinaire des revues. Le format ressemblera assez à celui du Knickerbocker ; le papier vaudra celui de la N or t h American Review ; les ornements artistiques n'auront pas d'autre but que d'illustrer le texte.

Le Pcnn Magazine sera publié à Philadelphie le premier de chaque

mois et formera chaque semestre un volume d'environ 500 pages.

Le prix sera de 5 dollars par an, payable à l'avance, ou au reçu du

P'^' numéro, qui paraîtra le l^"" mars 1841. Les lettres doivent être

adressées au directeur et propriétaire,

Philadelphie, l«r janvier 1841.

Il n'est pas douteux que Poe possédait de remarquables aptitudes pour ce rôle de publiciste : il avait une grande facilité de travail, une certaine souplesse d'esprit, le sens très vif de l'actualité, aiguise par un flair rapide des préférences du public, et l'art de frapper toujours fort, sinon juste, accompagné de tous les artifices habituels du puffisme; c'était là, à coup sûr, un ensemble (le qualités brillantes, voire clinquantes, qui l'avait fait, des labord, saluer maître en ce genre plus ou moins littéraire Mais, sans parler de ses excès alcooliques qui le réduiront de

plus en plus souvent à Timpuissance , ne manquait-il pas d'autres qualités non moins indispensables ? Une revue n'est pas seulement matière à improvisations retentissantes. Il y faut, sous une variété apparente, de l'esprit de suite, beaucoup de continuité dans l'effort et de méthode dans le travail, autant de tact que d'élan, sous peine de ségarer en de folles équipées loin du public, bref autant de qualités solides que Poe était le premier à vanter sans les posséder lui-même. Seul, sans guide, sans contrôle, pouvait-il, avec toutes ses qualités de fougue et d'éclat, donner autre chose qu'une revue sensationnelle dont le triomphe fut aussi éphémère qu'éblouissant ? Au lieu de la grande « illumination intellectuelle » qu'il décrivait si complaisamment à son ami Wilmer, ses contemporains auraientils rien vu de mieux qu'un de ces merveilleux météores dont la course erratique s'achève rapidement dans les ténèbres ? Poe se j)laignait amèrement des entraves que mirent toujours à sa course impétueuse la prudence des associés et des directeurs, mais ces entraves ne furent-elles pas plutôt des freins qui le préservèrent (le bien des chutes ? Bref, celui qui savait si bien lancer les revues des autres en aurait-il jamais pu maintenir une seule qui fût à lui ? La réponse se trouve dans les faits : à deux reprises, Poe obtint, ainsi bridé, le plus éclatant succès ; mais, dès qu'un beau jour il fut livré à sa seule impulsion, il se précipita aussitôt tète basse en un piteux échec. 11 était bien un de ces malheureux êtres qui, partiellement supérieurs, ne peuvent, en dépit de tous leurs airs d'autorité, faute d'un peu d'empire sur eux-mêmes, commander à des hommes, fussent-ils inférieurs : ils ont tous lee dehors du chef, sans en avoir Fàme, et, condamnés à rentrer dans le rang, ils deviennent fatalement de mauvais soldats.

Pour des raisons hiiancières, dit Poe, dont la plus forte était sans doute le seul manque d'argent, le Penn Magazine ne parut pas plus en mars qu'en janvier. Mais le 20 février, la Salurday Eve^iing Post annonçait qu'en dépit des meilleures promesses de succès, le « sévère, juste et compétent critique )>, M. Poe, renonçant pour le moment à son projet de revue, allait

LE GENTLEMAyS MAGAZINE ET LE GRAHAM'S MAGAZINE 113

prendre la direction du Grahams Magazine. Cette nouvelle revue provenait de la récente fusion du Gentleman' s Magazine avec une médiocre revue de Philadelphie 77ie Casket. L'éditeur, George Graham, n'avait, depuis un an, cessé de prôner ou plutôt de laisser prôner par Poe lui-même dans la Saturday Evening Post, dont il était le copropriétaire, les mérites et les vertus de notre auteur. Aussi ne fut-il pas plus tôt acquéreur du Gentleman's que Poe y faisait paraître en décembre une nouvelle, V homme des foules. En février, sa rude main se faisait sentir dans les critiques littéraires ; et, à dater d'avril, il devenait officiellement le rédacteur en chef. Aussitôt parut avec un succès inouï, l' Assassinat de la rue Morgue, qui d'emblée classa son auteur parmi les écrivains les plus populaires d'Amérique, et, dès le mois suivant, paraissait à son tour la Descente dans le Maelstro^n. C'étaient là sans doute les deux articles sensationnels que Poe annonçait, dès le 17 janvier, comme à l'état d'ébauche et qu'il réservait probablement pour les débuts de son propre Magazine.

Le conte analytique de la Rue Morgue coïncide avec un remarquable déploiement des facultés logiques de Poe, car nous sommes ici au plus beau temps de ses prouesses cryptographiques. Il avait, dès le début de Tannée précédente, proclamé son fameux axiome : « L'ingéniosité humaine ne peut rien faire que l'ingéniosité humaine ne puisse défaire^ », et, passant de la parole à l'action, il avait aussitôt mis le public au défi de lui soumettre un seul texte d'écriture chiffrée qu'il ne pût lui-même déchiffrer. Pareille provocation, en un pays comme l'Amérique, ne pouvait manquer de lui attirer, en môme temps que des centaines de cryptographes, l'attention générale. C'était tout ce qu'il voulait. Malheureusement, pendant que le journal profitait amplement de cette retentissante réclame, le malheureux logicien, fidèle à sa parole, gaspillait son temps et ses forces en cette besogne aussi ingrate que puérile.

« Les lettres, dit-il, affluèrent de tous les coins du pays ; et beau- 1. The Alcxander's weekly Messenger.

LAUVRIÈUE. g

coup de correspondants étaient tellement convaincus de l'impénétrabilité de leurs mystères qu'ils se donnaient beaucoup de peine pour amener le rédacteur à engager des paris à ce sujet... Les cryptographes sortaient, en bien des cas, des limites fixées dès le début. On employait des langues étrangères. On liait des mots et des phrases sans laisser d'intervalles. On employait plusieurs alphabets dans le même système. Un correspondant, assez peu consciencieux, nous adressant un passage composé de crocs et de crochets, dont on ne put rien trouver d'approchant dans les plus étranges caractères typographiques de l'imprimerie, alla même jusqu'à entremêler $cpt alphabets différents sans intervalles entre les lettres ni entre les lignes. Des cent cryptographes reçus, il n'y en eut qu'un que nous ne réussîmes pas à résoudre immédiatement, et nous avons démontré que celui-là était une supercherie; c'est-à-dire que nous avons pleinement démontré que c'était un pêle-mêle de caractères pris au hasard, n'ayant aucun sens du tout. Quant à la lettre aux sept alphabets, nous avons eu le plaisir de réduire au silence son inventeur en lui adressant une prompte réponse satisfaisante ^

En juillet, Poe reprit, dans les colonnes du Graham's, sous le

titre de Quelques mots à propos des écritures secrètes, ce procédé

de réclame qui lui avait si bien réussi, et qu'il sut faire durer

jusqu'à la lin de l'année ; de là, nouvelles avalanches de lettres

plus ou moins compliquées, dont il Unit un peu tard par se

plaindre amèrement :

« Je fus, dit-il, obligé de faire vœu de ne plus jamais me livrer à la solution de cryptographes. La raison en sera aisément comprise. 11 y eut beaucoup de curiosité excitée dans tout le pays par la solution de ces cryptographes, et un grand nombre de personnes se sentirent le désir d'éprouver mes forces personnellement, si bien que je fus à un certain moment absolument débordé, et, par suite, placé dans un dilemme : car je devais ou bien consacrer tout mon temps à ces solutions, ou bien passer auprès de mes correspondants pour un simple fanfaron incapable de tenir ses promesses. Je n'avais pas d'autre alternative que de tout résoudre; mais je fis connaître à chaque correspondant mon intention de n'en plus déchiffrer. Vous me croirez à peine si je vous dis que j'ai perdu, au prix du temps qui est pour moi de Largent, plus de mille dollars à trouver la solution de ces chiffres, sans autre but que celui que je viens de vous dire. Une écriture chiffrée vraiment difficile exige pour sa solution un très grand travail et les plus patientes réflexions" ».

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