Poe à John Tomlin, 28 août 1843. Woodberry, p
LE GE}iTLEMAN'S MAGAZINE ET LE GRAIIAM'S MAGAZINE 115
En dépit de tout ce déplorable sacrifice de temps et de talent, Poe trouvait encore le moyen de publier dans le Graham's Vile aux fées, le Colloque de Monos et d'Una, la Vie dans la mort (plus tard le Portrait ovale), aile Masque de la mort rouge, qui sont, à coup sûr, parmi ses meilleures œuvres; en même temps, il donnait plus ou moins revisés ses anciens poèmes, Hélène, Israfel, A une morte dans le Graham's et le Cotisée, la Ballade de V hymen dans la Saturday Evening Post. Ce n'étaient là encore que distractions de son esprit : toute son attention se reportait opiniâtrement vers la critique. En quinze mois, il passa en revue, à propos des publications du jour, la plupart des écrivains, grands et petits, des États-Unis et de l'Angleterre et, de novembre 1841 à février 1842, il trouva à propos d'autographes le moyen de résumer son opinion sur plus de cent écrivains américains. On conçoit par l'ampleur, sinon par l'importance de cette œuvre critique l'erreur des contemporains : une pareille ardeur à prodiguer le blâme et l'éloge fit illusion ; on vit alors en Poe bien moins le poète, bien moins le conteur même, que le critique, le prince redouté des critiques de l'époque.
Guidée autant que stimulée par l'habileté de son directeur, cette active collaboration de Poe, qui savait intéresser à la fois la foule curieuse et l'élite du public lettré, se manifesta rapidement en chiffres éloquents ; le Graham's, après avoir débuté en janvier 1841 avec un tirage de 8.000 numéros, atteignit en juillet un tirage de 17.000, en décembre de 25.000 et en mars de 40.000 exemplaires ^ Dès la fin de l'année 1841, le directeur écrivait d'une plume complaisante :
Peut-être aucun rédacteur de revue, soit en Amérique, soit en Europe, ne s'est-il jamais assis à la fin d'une année avec plus de satisfaction que nous. Notre succès a été sans exemple, presque incroyable. Nous pouvons affirmer sans crainte d'être contredit qu'aucun périodique n'a jamais constaté pareil développement en une si courte période. Nous avons commencé l'année presque incon-
1. Ces chiffres, donnés par la revue même, sont un peu différents de ceux <le Poe qui parle d'un tirage de îi.OOO au début et de 50.000 ù la fin de sa collaboration. (Poe à Gh. Anthon,jtjin 1844; Century, octobre 1894.)
nus, ou, du moins, bien inférieurs, pour le nombre, à nos contemporains; nous la terminons avec une liste de 25.000 abonnés et avec l'assurance qui nous vient de toutes parts que notre popularité n'en est encore qu'à son aube. Si tel est le levant, que sera-ce à midi?^ »
Le couchant était malheureusement plus proche que ne le prévoyait notre pompeux directeur. Poe, toujours mécontent, n'avait pas renoncé à son projet de revue. Son salaire ne lui semblait pas suffisant -, et il souffrait en outre de voir que tout ce magnifique succès s'accomplissait non seulement au profit de son patron, mais encore à ses propres dépens. Tous ses moyens de réclame, tous ses articles de valeur n'allaient-ils pas se trouver usés et épuisés sans autre résultat qu'un plus grand recul de ses projets personnels ? Il écrivait, en effet, dès le mois d'avril : « Le Pennnesi, je l'espère, que suspendu et non iné; on le reprendra plus tard, à n'en pas douter -' )> ; et il ajoutait le 4 juillet : « J'ai écrit à M. Kennedy il y a une dizaine de jours à propos d'une revue, projetée par moi, en collaboration avec Graham ''. » Il écrivait en même temps à Longfellow, à Cooper, à Willis, à Ilalleck et à d'autres écrivains en vue des lettres dont les extraits de la suivante, adressée à Longfellow, indiquent assez la teneur :
« Je n'ai pas besoin d'attirer votre attention sur les signes des temps à l'égard de la littérature périodique. Vous admettrez que les tendances du siècle prennent cette direction, en ce qui concerne, du moins, la littérature légère... Nos revues mêmes sont trop massives pour le goût du jour : je ne veux pas dire le goût des gens qui en sont dénués, mais celui de l'élite. Et pourtant, les meilleurs esprits de l'Europe se mettent maintenant à favoriser les revues. En ce pays nous n'avons pas, malheureusement, de publication de ce genre qui puisse offrir des avantages pécuniaires suffisants aux talents les plus élevés ni devenir pour leur pensée à tous égards un digne organe de transmission. Il y aurait avantage à combler cette