Copie-lettres de Lea and Blanchard ; \Voodl)errv
dépit de toutes les avances de son patron désolé de le perdre, refuse de réintégrer son poste. Voilà comment le 1" avril 184ii Poe cessa de diriger la rédaction du Graham's.
C'était bien là, assurément, le coup de tète d"un impulsif; mais, si impulsif que fût Poe, il ne faudrait pas trop s'aveugler sur les causes profondes qui avaient depuis longtemps sourdement préparé cette manifestation subite. Poe avait la tête trop pleine de ses vastes espoirs pour n'être pas aussi mécontent de la revue que de son directeur.
« Ma raison, dit-il le 25 mai 1842, était le dégoût que m'inspirait le caractère mesquin de la revue, caractère qu'il était impossible de supprimer : je veux parler des misérables gravures, des dessins de mode, de la musique et des histoires amoureuses... Je ne me suis pas brouillé, du reste, avec Graham qui est vraiment un homme comme il faut, mais extrêmement faible* ».
Quelques jours plus tard, il ajoutait :
« Je n'ai pas eu de querelle avec M. Graham ni avec M. Griswold, quoique je ne les tienne ni l'un ni l'autre en très grande estime. J'ai beaucoup d'aversion à communiquer avec eux de quelque manière que ce soit'^ ».
Sa rancœur croissant, il disait cependant en cette môme lettre :
« C'est à l'instigation de M. Graham que je fus amené à abandonner mon projet. II disait que, si je voulais m'associer à lui comme rédacteur payé, en renonçant pour le moment à mon projet, il se joindrait lui-même à moi au bout de six mois ou certainement à la fin de l'année. Comme M. Graham avait de la fortune et moi pas d'argent, je crus très prudent d'accepter ses vues. Le résultat a prouvé son manque de bonne foi et ma propre folie. Je n'ai pas, en réalité, cessé de travailler contre moi-même. Tous les efforts que je faisais en faveur du Graham s ne fciisaient, en accroissant la source des profits de cette revue, que rendre son propriétaire moins disposé à tenir sa parole à mon égard. Au temps de notre engagement (qui fut verbal), il avait 6.000 abonnés; quand je l'ai quitté, il en avait plus de 40.000. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait été tenté de me sacrifier. »
4. Poe ù Thomas, 25 mai, 1842: Cenlunj. septembre 1894, p. 733. 2. Poe à Bryaii, G juillet 1842: Works, I. Memoiv, p. 39-40.
Poe ful-il autant sacrifié qu'il le dit en son accès de dépit ? N'avoua-t-il pas lui-même plus tard ?
ft L'organisation de cette revue était telle que ses 50.000 abonnés m pouvaient pas même la rendre bien profitable à son propriétaire. Elle se vendait 3 dollars; niais les dépenses n'étaient pas seulement immenses, par suite de l'emploi d'absurdes gravures sur acier et autres folies qui ne rapportaient pas; il fallait avoir recours à d'innombrables agents qui la recevaient avec une escompte de 50 p. 100 et dont la fréquente malhonnêteté occasionnait d'énormes pertes*. »
Enfin, telle quelle, cette revue n'était-elle pas en trop bonne voie pour que son propriétaire s'avisât de la sacrifier follement à un projet pour lequel Poe lui-même ne pouvait trouver d'adhérents ? S'il y eut quelque arrangement entre Graham et Poe, il est fâcheux que nous n'en connaissions pas toutes les conditions ; car il n'est pas douteux que Poe, si mal payé qu'il fut, se faisait d'étranges illusions. Quoi qu'il en soit, cette rupture ne fut jamais définitive : les deux hommes continuèrent de s'estimer et de s'entr'aider, et Poe mort n'eut pas, avec Willis, de meilleur défenseur que Graham. Ce qui domine donc en cette nouvelle évolution de la vie de Poe, c'est encore et toujours l'instabilité, cette fatale instabilité d'un homme trop mécontent du présent pour n'être pas toujours insoucieux de l'avenir.