Romans do Vv. Thomas
POE CANDIDAT AUX FONCTIONS PUBLIQUES lil
fait un nom, vous écrivez pour le maintenir, et l'effort devient apparent. Ayant ainsi conscience de votre réputation, vous vous trouvez fréquemment entraîné en ces dissertations littéraires ou autres à propos desquelles nous nous sommes querellés chez Studevant. Si vous envoyiez au diable l'opinion publique, oubliant l'existence des lecteurs, et si vous écriviez d'après les impulsions de votre nature, vous feriez des merveilles. En un mot, l'abandon manque dans Howard Pinkney, et, quand je vous dis ceci, vous devez comprendre que je vous fais un grand compliment, car ceux à qui l'on peut avec sincérité conseiller cet abandon sont bien peu nombreux et appartiennent à la classe élevée des écrivains K »
V^oilà d'étranges conseils assurément de la part d'un écrivain qui fut toute sa vie mortellement ennemi de tout abandon ; ils montrent, du moins, l'effort de l'homme que la sympathie pousse à échapper à sa propre nature, comme à ses principes littéraires, pour apprécier et aimer un tempérament et un talent si différents (les siens ; et ils sont, à ce point de vue, éminemment méritoires. Thomas avait été l'ami d'Henry Poe, avant d'être celui de son frère, a Votre frère et moi, disait-il à ce dernier, avons été intimes, et plutôt rivaux en certaine affaire d'amour^. » C'est, sans doute, à Baltimore aussi qu'Edgar connut à son tour cet ami de son frère et se trouva lié avec lui. La destinée les sépara bientôt : Thomas s'en était allé chercher fortune à Saint-Louis, tandis que Poe passait, de Richmond à Philadelphie, par ses extrêmes alternatives de succès et de revers. Il était au milieu de l'une de ses plus heureuses périodes lorsqu'une lettre de Thomas, récemment pourvu d'un poste du gouvernement à Washington, vint en mai 1841 le surprendre à Philadelphie :
« Comment cela vous irait-il détre nommé ici à un poste du gouvernement avec l.oOO dollars par an payables chaque mois sur la cassette de l'oncle Samuel qui, pour être dur à la détente avec ses créanciers ordinaires, n'en paie pas moins ses fonctionnaires avec une ponctualité légitime. Gomment aimeriez-vous cela? Vous vous rendez en flânant à votre bureau un peu après neuf heures du matin sans vous presser, et en flânant vous en revenez un peu après deux heures de l'après-midi pour rentrer dîner chez vous et n'y plus
1. Poe à Thomas, 23 novembre 1840 ; Ceiitury, septembre 1894.
2. Thomas à Poe, 3 août 1841; Griswold's Covrespondence, p. 68.
retourner de la journée. Si, pendant les heures de bureau, vous avez quelque chose à faire, c'est là une distraction agréable en cette monotone paresse de la journée. Vous avez sur votre table tout ce qu'il vous faut pour écrire, rangé dans un ordre parfait; et, s'il vous. plaît de vous livrer à vos élucubrations littéraires, eh bien! vous pouvez vous y livrer.
« Venez donc demander un poste; vous pourrez aussi bien faire de la littérature ici qu'où vous êtes ; et songez à l'argent qu'on en retire. (( Songez à cela, jeune Brooke », comme dit Sir John. Ecrivez-moi, si vous m'aimez, dès le reçu de cette lettre ^ »
Il n'en fallait pas tant qu'une si charmante description des loisirs officiels pour tourner la tête à un pauvre homme qui ne demandait qu'à fuir son propre sort. Il n'est que juste d'ajouter que, pour en avoir déjà beaucoup souffert, Poe sentait fort bien tout ce qu'il y avait, en son pays surtout, d'insuffisant et d'aléatoire dans la carrière des lettres, et il n'avait pas tort de vouloir donner à sa vie une base plus solide. Le bon sens s'ajoutait légitimement cette fois à ses impulsions d'instabilité naturelle pour les rendre plus énergiques.
Dès le 26 juin il s'empressait donc d'écrire à son ami :
« Plût à Dieu que je pusse faire comme vous ! Croyez-vous sérieusement qu'une démarche auprès de Tyler^ ferait un bon effet? Je nai pas, à coup sûr, beaucoup de titres. Je suis Virginien, ou du moins me considère comme tel : car j'ai, toute ma vie, jusqu'à ces dernières années, résidé à Richmond. Mes principes politiques ont toujours été, autant que cela se peut, d'accord avec l'administration actuelle, et j'ai de tout cœur pris fait et cause pour Ilarrison ^ quand loccasion s'en est présentée. Jai été personnellement quelque peu connu de M. Tyler, quoiqu'il puisse fort bien l'avoir oublié. Quant au reste, je suis homme de lettres et crois le gouvernement disposé à encourager les lettres. Ai-je quelque chance ? '* »
Thomas, lui assurant qu'il a des chances, l'engage à venir à Washington et à se faire appuyer par Kennedy. A quoi Poe répond dès le 4 juillet :
1. Thomas à Poe, 20 mai 1841 ; Cenlury, septembre 1894, p. 731.