‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 79 sur 429 · Poe à Thomas, 4 juillet 1841 ; Stoddard. XCIV · texte numérisé non relu

Poe à Thomas, 4 juillet 1841 ; Stoddard. XCIV

3. Poe à Thomas, 25 mai 18i2 ; Cenlury, septembre 1894, p. 733.

assez mal mes promesses, puisque j'ai manqué de paraître dimanche à Gongress Hall ; j'écris donc maintenant pour m'excuser. Ce n'est pas la volonté d'être avec vous qui m'a fait défaut; mais j'ai été pris samedi soir en rentrant de violents frissons et de lièvre, et celle-ci m'a tenu compagnie tout le dimanche. Je me suis trouvé trop malade pour m'aventurer dehors. Je l'aurais pourtant fait, si j'avais pu obtenir le consentement de toutes les parties présentes. Je me trouvais par suite dans un grand embarras, car nous n'avons pas de bonne et il n'y avait pas de messager à portée dans le voisinage... Je vais encore bien mal*. »

Lhiver arriva, et avec lui de nouvelles déceptions : la lettre suivante montre assez bien comment l'irritabilité impatiente de Poe s'accommodait mal des longues attentes énervantes, d'autant plus cruelles en son cas que la détresse était à son foyer.

« Mon cher ami, votre lettre du 14 (novembre) ne m'a donné de nouvelles espérances que pour me faire assister à leur ruine. Le jour même où je la reçus, les journaux annoncèrent quatre changements et quatre nominations. Je remarquai, parmi ces dernières, le nom de Pogue. Après enquête faite auprès de gens bien informés, j'appris bientôt qu'il n'y avait personne de ce nom qui pût espérer une nomination, et que c'était là une coquille ou plutôt une méprise des reporters qui avaient entendu citer mon nom à la Douane. J'attendis deux jours, sans aller trouver M. Smith qui m'avait deux fois dit : « Je vous ferai appeler pour prêter serment. » Aujourd'hui, pourtant, ne recevant rien de lui, je suis allé. Je lui demandai s'il n'avait pas encore de bonnes nouvelles pour moi. 11 me répondit : « Non, j'ai reçu Tordre de ne plus ftiire de changements. » Fort surpris, je lui dis qu'un de mes amis, qui le tenait de M. Robert Tyler, m'avait appris qu'on l'avait prié de me nommer. A ces mots, il médit brusquement : « De qui? dites-vous. — De M. Robert Tyler », répliquai-jc. J'aurais voulu que vous pussiez voir le scélérat : car, Je vous le dis à l'oreille, mon cher Thomas, c'estun scélérat. « De Robert Tyler! dit-il, eh bien! j'ai reçu du Président Tyler l'ordre de ne plus faire de nominations, et je n'en ferai plus. » L'instant d'après, il reconnut qu'il avait encore fait une nomination depuis ces ordres... Tous les procédés de cet homme m'ont, dès le début, convaincu qu'il ne me nommerait pas sil pouvait l'éviter. De là, l'inquiétude que je vous ai exprimée ici... J'aurais pu tout pardonner, si ce n'est les innombrables mensonges tout à ftiit superflus par lesquels il n'a cessé, jour après jour, d'insulter à mon bon sens.

« Je vous en dirais davantage, mon cher Thomas, mais j'ai un trop

1. Poe c» Thomas, '2[ seplonibre 1842 ; Cent un/, seplembro 1804, p. 734.

grand poids sur le cœur. Vous avez connu la misère des longues attentes déçues, aussi sympathiserez-vous avec moi. Croyez-moi toujours votre fidèle ami,

Edgar A. Poe.

« Ecrivez-moi bientôt, et soulagez, s'il est possible, mon anxiété. Vous ne pouvez vous imaginer les difficultés dans lesquelles je me trouve depuis deux mois, incapable de prendre aucune décision pour mes publications et, à vrai dire, de rien faire, puisque j'attends à toute heure ma nomination ^ »

Le malheureux Poe n'était donc pas encore entré dans cette chimérique félicité du fonctionnarisme qu'il en connaissait déjà toutes les déceptions. Heureusement que son inégale nature lui permettait parfois d'échapper à l'inévitable irritation qui accompagne ces luttes ingrates, si l'on en juge par ce mot de Thomas :

« Pourquoi donc ne m'avez-vous pas donné un aperçu de votre heureuse fortune? J'étais hier à une soirée, et je rentrais assez triste au bureau quand je trouvai votre lettre ; je lus : « Plein de joie et d'entrain, je signe : Votre ami, Edgar A. Poe. » J'en devins moimême de bonne humeur. Je vous assure, Poe, que rien ne me cause plus de plaisir que de vous savoir en bonne santé et en bonne voie. - »

Hélas! le 25 février, Poe n'en était déjà plus qu'aux vaines exclamations : « Ah ! si je pouvais seulement obtenir maintenant un poste d'inspecteur, ou quelque chose d'analogue ; comme cela m'arracherait à toutes mes difficultés ! ^ » Eufin, vers les premiers jours du mois suivant, n'y tenant plus, Poe part lui-même pour Washington alin de solliciter en personne le poste convoité. Ce lut là son mallieur. « Il sembla, dès le premier soir, surexcité, dit un de ses amis de Washington : car il s'était laissé entraîner à boire du porto. Le second jour, il fut plus ferme; mais, depuis lors, il avait, par intervalles, l'esprit tout égaré '\ » Le malheureux Poe écrivait, en ce moment môme, à son associé de Philadelphie une courte lettre fort raturée et fort soulignée dont le style décousu trahit assez le triste état mental de son auteur.

1. Poe à Thomas, 19 novembre 1842; Çentunj, septembre 1894, p. 733,

2. Thomas à Poe, 1" février 1843; Century, septembre 1894, p. 734.

3. Poe à Thomas, 25 février 1843; Century, septembre 1894, p. 734.

Page 1