J.-E. Dow à Th. Glarke, 12 mars 1843 ; Gill
3. Poo à Thomas el Dow, 16 mars 1843; Cenliinj, septembre 1804, p. 735.
cidre, le Rubicon était pour lui franchi ; et cela finissait toujours par des excès et parla maladie. 11 lutta contre ces tendances aussi énergiquementque put jamais le faire Coleridg-e, et je suis porté à croire que, si, après ses tristes épreuves et ses souffrances, il avait obtenu un poste à traitement fixe, le délivrant de tout labeur littéraire, il se serait affranchi de ce joug, du moins à cette époque... J'ai vu des hommes qui vidaient des bouteilles entières, alors que Poe se contentait de verres, et qui échappaient pourtant à toute accusation d'intempérance. 11 avait un de ces tempéraments qui ne trouvent de sécurité que dans une abstinence absolue. Il souffrait terriblement après chaque excès. Et ce que Byron a dit de Shéridan s'applique, en réalité, bien mieux à Poe : « Ah! qu'ils savent peu que ce qu'ils appellent vice pourrait bien n'être qu'infortune!^ »
Quelles que pussent être les illusions de Thomas sur le cas exceptionnel de son ami, c'en était fait de tous les beaux rêves de fonctionnarisme béat; c'est à peine si Poe, vaguement conscient de son incapacité à cet égard, osait encore dire en sa lettre suivante :
« S'il est possible, joignez à votre lettre un mot de Robert Tyler ; mais je crains bien qu'en ces circonstances ce ne soit impossible. 11 n'y a que moi à blâmer. Je serais pourtant bien aise si vous trouviez l'occasion de dire à M. Robert Tyler que, s'il peut passer par là-dessus et m'obtenir le poste d'inspecteur, j'irai de suite rejoindre les Washingtoniens... Ce serait, je crois, un beau mérite pour M. Tyler que de sauver des périls du julep à la menthe et du porto un jeune homme dont on a si bonne opinion el qui a une si excellente opinion de lui-même.^ »
Non, Thomas eut beau atténuer auprès du président et de ses fils les effets de cette lamentable équipée, le mal demeura irréparable.
Avouons qu'il était bien difficile de confier un poste impliquant la moindre responsabilité à un pauvre être qui, en une heure si grave, s'abandonnait si pitoyablement. Il est triste de dire qu'en dépit des illusions de ses amis comme des siennes propres, Poe n'était déjà plus capable de remplir sans guide ni conlrole aucune mission de confiance : il était aussi impropre aux exi-
1. Note de Thomas sur la lettre précédente; Century, septembre 1894, p. 736.
2. Poe à Thomas, 16 mars 1843 ; Cenlunj, septembre 1894, p. 736.
gcnces dune fonction publique qu'à la direction dune revue. Que pouvait donc faire ce malheureux infirme de la volonté, pour vivre et faire vivre les siens ? Désolante question, à laquelle il n'est point de réponse facile, s'il en est seulement de possible; harcelante préoccupation qui devait hanter les jours et les nuits de deux tristes femmes ignorantes et aimantes. Il est donc des êtres dont la vie est irrémédiablement condamnée à la honte et au malheur. Que faire pour ces pauvres fous raisonnants ?