‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 82 sur 429 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

Le nom de Griswold, qui est apparu en ces dernières années, reviendra trop souvent par la suite pour qu'il soit permis de laisser plus longtemps ignorer ce qu'était cet homme dont l'influence fut si grande sur la renommée comm e sur l'existence même de Poe : car Griswold ne fut pas seulement le rival de notre auteur dans la carrière des lettres et en certaine circonstance intime de sa vie ; il fut encore, par un étrange retour des choses humaines, son exécuteur testamentaire et à ce titre exerça, par une biographie devenue fameuse, une influence néfaste sur la mémoire de notre héros.

Rufus Wilmot Griswold était alors un jeune homme de vingt-sept ans qui, fils d'un petit fermier de Vermont, s'était, après quelques tentatives infructueuses dans le commerce et dans la carrière ecclésiastique, inopinément lancé dans le journalisme. On vit, par une anomalie moins rare en Amérique qu'ailleurs, cet ancien ministre anabaptiste oublier ses doctes sermons et ses pieux cantiques pour se livrer à de pénibles débuts, d'abord dans la presse provinciale de sa région, puis à Boston, puis à New- York et enfin à Philadelphie. Là il s'était récemment avisé, avec une ingéniosité un peu bornée, de réunir, sous le titre séduisant de Poètes et poésie d'Amérique, les meilleurs morceaux des meilleurs poètes des États-Unis, espérant mettre ainsi un peu d'ordre dans la confusion du Parnasse américain, tout encombré de médiocrités prétentieuses. C'était là, pour un succès de librairie à peu près certain, s'exposer à d'étranges méprises à l'égard d'œuvres con-

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temporaines et à d'implacables jalousies de la part d'auteurs plus ou moins sacrifiés. Le cas même de Poe en est un exemple.

Toujours à laffùt de ce qui pouvait servir sa réputation, lauteur de Tamerlan n'eut pas plus tôt vent de ce merveilleux projet qu'il trouva loccasion trop belle pour n'en pas profiter : n'était-il pas poète, lui aussi ? Gomment pouvait-on l'ignorer? Il n'avait, à vrai dire, à peu près rien publié d'original depuis ses dernières poésies juvéniles de 1831 ; mais il n'avait non plus cessé de les remanier et de les rééditer dans toutes ses revues, incapable, toutefois, d'éclipser ainsi sa propre renommée de critique éminent. Il alla donc, dès le mois de mars 1841, trouver Griswold à son hôtel; et, après s'être longuement entretenu avec lui de littérature et de gens de lettres, il lui envoya sans plus tarder un choix de ses poésies et quelques renseignements biographiques, au nombre desquels figure la trop fameuse expédition de Grèce.

En avril parurent donc, dans le volume de Griswold, outre la notice biographique de Poe plus ou moins erronée, les poésies du Colisée, du Palais hanté et de la Dormeuse ; mais l'ambitieux poète ne dut pas être très fiatté du rang qui lui était assigné trop près de la fin, ni des trop maigres éloges qui lui étaient décernés, si l'on en juge par la lettre suivante où se trahissent de mauvais sentiments. Après s'être moqué du « révérend gentleman » qui s'est mis en un si malencontreux guêpier avec ses poètes et sa poésie, il ajoute :

« Il faut qu'il ait de l'audace pour se donner comme juge intègre ou même compétent. Il y a environ deux mois, nous causions du livre ; je lui dis que j'avais l'intention d'en faire paraître une revue, et il me répondit : « Ne vous inquiétez pas de la publication de cet article; si vous vous décidez à l'écrire, j'y veillerai. Je le ferai paraître dans quelque revue sérieuse et vous ferai payer selon les conditions habituelles, tout en vous remettant les honoraires que vous me demanderez. » C'était là, vous le voyez une ingénieuse invitation à faire, argent comptant, de la réclame pour son livre. J'acceptai sur le champ sa proposition, et écrivis l'article; je le lui remis, et en reçus la compensation, sans qu'il osât en ma présence jeter un coup d'oeil sur le manuscrit, s'imaginant qu'il n"y avait rien à reprendre. Or cet article n'a pas encore paru, et je' doute quil

paraisse jamais. Je l'ai écrit exactement comme je l'aurais fait en des circonstances ordinaires, soyez bien sûr que les louanges n'y dominent pas ^ »

Or à quelque temps de là Poe écrivait à Griswold cette lettre dont la contradiction avec la précédente est dune évidence trop manifeste pour lui faire honneur.

« Cher Monsieur, je me suis servi de votre nom auprès de Garey et Hart pour obtenir un exemplaire de votre livre, et j'écris à son sujet un article que j'enverrai à Lowell pour le Pionnier. Je l'aime, à nen pas douter, votre livre. Il est d'une importance immense, en tant que guide pour tout ce que nous avons lait ; mais vous vous êtes trop abandonné à vos sentiments de ]:>ienveillance. J'aurais omis, au moins, une douzaine de poètes que vous avez cités, et je puis songer à cinq ou six autres qui s'y seraient trouvés. Mais en dépit de toutes ces fautes, — vous voyez que je suis d'une parfaite franchise avec vous, — ce livre vaut mieux que tout ce qu'aurait pu faire aucun homme aux États-Unis avec de pareils matériaux. Voilà ce que je dirai -. »

L'article du Pionnier ne parut peut-être pas plus que l'autre ; mais dans le Saturday Muséum, à la rédaction duquel Poe était alors attaché, il en parut un dont le style acerbe, tranchant et sarcastique n'a pas besoin de signature pour révéler le ton comme les idées de Poe. Alors que Griswold eût encore conservé les moindres doutes, il eût été pleinement éditié sur les sentiments de Poe à son égard par la conférence que fit celui-ci à Philadelphie, le 25 novembre 1843, à propos des poètes et de la poésie d'Amérique, et dans laquelle il donna libre coursa l'impitoyable violence de sa critique haineuse contre l'auteur du trop populaire recueil. Cette brusque attaque était d'autant plus cruelle que Griswold venait justement d'être, deux mois auparavant, congédié par Graham pour une raison fâcheuse''. Telles furent les premières relations de ces deux hommes ; elles ne sont nullement, il faut

1. Poe à Thomas, 12 septembre 1842; Stoddard, XCVIII. Le fait est confirmé par Dunn English qui lui reprocha d'avoir gardé l'argent.

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