‹ Edgar Poe, sa vie et son uvreChapitre 86 sur 429 · Voir supra, p · texte numérisé non relu

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la revue, si l'on en juge par le nombre considérable d'articles où l'on reconnaît sa main ; Lowell s'en aperçut, mais Poe le nia. Au nombre des articles incontestés se trouvent toutefois celui d'Orion dans lequel Poe adresse à l'auteur anglais de ce médiocre poème, Richard Horne, des louanges hyperboliques et celui de Longfellow oii le poète favori de l'Amérique est durement traité et môme brutalement accusé de plagiat. Du reste, Graham ne semblait guère accepter que des critiques littéraires; car il détenait depuis neuf mois, nous dit Poe, le Scarabée d'Or, et se refusait à le publier. Poe le reprit et le donna à une obscure revue, The Dollar Newspaper, qui, par manière de réclame, offrait un prix de 100 dollars au meilleur conte ^ En juin 1843, Poe remporte ce prix et achève par le succès de ce chef-d'œuvre de s'assurer l'universelle popularité que lui avait en partie conquise la Rue Morgue, Pour publier ses œuvres d'imagination, Poe n'en était pas moins réduit à cette époque à ces fades revues de demoiselles pour lesquelles il avait plus d'une fois manifesté son mépris ; c'est dans Swowdens Lady's Companion que parurent en octobre 1842 le Landscape Garden et en novembre, décembre et février suivants les trois parties du Mystère de Marie Roget qui créèrent une nouvelle sensation. 11 avait encore recours à l'intermittente ressource des publications annuelles telles que le Gift qui donnait en son édition de 1842 le petit chef-d'œuvre idyllique d'Eléonore et en 1843 le Puits et le Pendule, ou VOpal qui donna en 1844 la Matinée sur le Wissahiccon, plus tard connue sous le nom de y Élan. Ce fut enfin dans un simple journal politique hebdomadaire, dans le Saturday Evening Post, que parut en août 1843 le fameux conte du Chat Noir dontla renommée est maintenant immortelle. Telles furent les misérables publications où parurent pour la première fois, mesquinement imprimées sur de misérable papier en une honteuse promiscuité, des œuvres qui se trouvent maintenant, plus que tout autres peut-être, entourées des plus luxueux raffinements de l'art.

Tous ces retentissants succès obtenus en si peu de temps ne suffisaient pas encore ù ouvrir à Poe l'accès de toutes les revues,

tant s'en faut. Si restreinte que fût sa production, elle surpassait de beaucoup la demande. La littérature américaine, et en particulier cette éphémère littérature des revues périodiques qui venait de naître, était alors dans le plus profond marasme : elle ne vivait guère que de cet éhonté pillage des revues et des livres d'Europe qu'encourageait et encourage encore une législation éminemment favorable à la piraterie littéraire, et en présence d'une aussi déloyale concurrence, Poe avait beau faire, il ne pouvait pas plus que ses contemporains, et peut-être moins encore que les plus médiocres d'entre eux, s'assurer des moyens d'existence réguliers. Les témoignages abondent sur ce sujet. Griswold dit quelque part ^ qu'il était plus honorable que profitable d'écrire pour les meilleures revues de l'époque, telles que the North American Review, the American Monthly, the New YorkMirror^ the Knickerhocker : car leurs honoraires quand elles en donnaient n'auraient pas pa^^é des copistes; la North American Review, par exemple, payait 2 dollars une page d'impression. « Mieux valait, dit-il, faire des comptes rendus judiciaires que de la littérature périodique en ce temps funeste aux écrivains. » Lowell, en proposant à Poe, comme nous le verrons bientôt, d'écrire dans cette dernière revue un article sur les romanciers français contemporains, confirme cet état de choses désastreux. « Cette revue, dit-il, ne paie pas beaucoup (deux dollars la page, je crois) ; mais ses pages ne mangent pas trop de copie ^. » Or, la North American Review était alors la meilleure revue d'Amérique. En un article de réclame, le Knickerhocker disait quelques années plus tard :

a Quant aux articles pour revues, M. Willis nous informe que bien des revues américaines paient leurs collaborateurs éminents presque trois fois plus par page d'impression que les revues anglaises ne paient leurs meilleurs écrivains de Grande-Bretagne. Et il cite Godey et Graham comme payant souvent douze dollars à leurs principaux

1. Rufus W. Griswold's Passages from the correspondence and other papers. Cambridge, Mass., 1898, p. 64.

2. Lowell to Poe. 6 mars 1844: Scribfier's, août 1894, p. 174.

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collaborateurs. Ceci ne s'applique qu'à un petit nombre de principaux collaborateurs, comme nous avons de bonnes raisons de le savoir : car nous avons adressé à ces revues plusieurs correspondants acceptables qui ont à peine reçu un quart de la somme mentionnée. M. Willis ajoute toutefois que beaucoup de bons écrivains écrivent pour rien, et que le nombre des écrivains habiles sest tant accru qu'il y en a des milliers qui ne peuvent faire accepter un article. Tout ceci est la pure vérité. 11 n'y a pas de revue en Amérique qui ait payé de si fortes sommes à des écrivains américains distingués que le Knickerbocher... Au premier poète d'Amérique, nous avons à plusieurs reprises payé cinquante dollars pour un seul poème dont la longueur n'a en aucun cas dépassé deux pages, et le prix d'articles en prose provenant de plumes aussi illustres a fréquemment dépassé quinze dollars la page. Nous devons, toutefois, ajouter que nous n'avons jamais en aucun temps manqué d'excellents articles pour notre publication à des prix modérés, tandis que beaucoup de nos articles populaires ont été entièrement gratuits, à moins qu'à la vérité les écrivains ne considèrent l'honorable réputation qu'ils se font en ces pages comme une récompense de leurs efforts intellectuels ^ »

La morale de cette ronflante tirade est facile à trouver : les revues américaines, comme elles n'ont guère du reste cessé de le faire, payaient d'autant plus cher les quelques noms retentissants de grands écrivains qui leur servaient de réclame qu'elles sacrifiaient davantage la foule obscure de leurs collaborateurs besoigneux. Il n'est que juste d'ajouter toutefois qu'il y avait en leur organisation quelque chose de si défectueux que, de l'aveu de tous, les meilleures d'entre elles ne pouvaient prospérer, l'oe ne dit-il pas lui-même du Grahaiiis en ses meilleurs jours ?

« Le caractère de cette publication est tel que ses 50.000 abonnés ne peuvent pas même la rendre profitable à son propriétaire. Son prix était de trois dollars; mais ses dépenses n'étaient pas seulement énormes par suite de l'emploi d'absurdes gravures sur acier et autres extravagances qui ne rapportent rien; il fallait, en outre, recourir à d'innombrables agents qui la recevaient avec une réduction allant jusqu'à 50 p. 100 et dont la fréquente malhonnêteté occasionnait des pertes considérables-. »

J. Cité ûan^ {jv\^\\o\(X s Passages f roui covrespondence, p. 110. 2. Poe à Anthon, juin 1844 : Cenliiry, octobre 1894. p. 8.Ho.

Et il ajoutait un peu plus tard :

« La situation est telle (en Amérique) que nous ne pouvons payer des articles travaillés, alors que la véritable invention est, en réalité, laborieuse. Les quelques écrivains de revue, qui en Amérique songent le moins du monde à ce travail soigné, ne peuvent l'exécuter par suite des misérables honoraires que leur offrent les éditeurs de ces revues. C'est pour cette raison et pour bien d'autres aussi évidentes que nous sommes en retard en cette très importante branche de la littérature dont l'importance va chaque jour croissant et qui finira à brève échéance par acquérir une influence prépondérante parmi les gens littéraires ^ »

Si justes que fussent les observations comme les prédictions de Poe, il n'était nullement, malgré sa double réputation de critique et de conteur, classé au nombre de ces heureux génies, dont la présence tutélaire payée au tarif de 25 dollars la page de vers ou de 15 dollars la page de prose, protège contre le démon de la banquerote les revues aux abois. Non, il était encore plus modeste qu'un de ses rivaux dont la réputation était pourtant postérieure à la sienne; le romancier Hawthorne demandait, en effet, par lintermédiaire de Lowell, 5 dollars par page pour ses premiers articles dans le Stylus de Poe. Nous tenons, en effet, de la main même de Poe, grâce à deux pages de cette minutieuse comptabilité qu'exigent des finances embarrassées-, le prix habituel de ses contributions. Nous avons vu qu'en 1841, au temps du Gentleman's Magazine, Poe recevait de Burton en moyenne 3 dollars par page. Or, nous voyons maintenant par la note qui suit, qu'en dépit de tous les succès qu'il avait valus au Grahams Magazine, il ne recevait encore de cette revue que 4 dollars par page.

« Nous étions quitte quand je vous vendis l'article sur la versifi-

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