Griswold'ri Metnuir, p. wiii ; Works, vol. III. Lilera/i
lions amicales. Dickens voulut bien à son tour se charger de faire publier un volume de ses contes : bien quil fut alors à l'apogée de sa grandeur, il eut le même insuccès.
« J'ai fait, dit-il. tout ce qui était en mon pouvoir pour mener à bon terme la mission que vous m'aviez confiée; je regrette de dire que cela a été en vain... J'ai mentionné votre volume de nouvelles aux éditeurs auprès desquels j'ai de l'influence; mais ils ont tous, du premier au dernier, refusé de courir ce risque. Et la seule consolation que je puisse vous donner, c'est que je ne crois pas ([u'aucun recueil d'histoires détachées, écrites par un auteur inconnu, fût-il anglais, ait la moindre chance de trouver un éditeur en cette capitale à l'heure actuelle ^ »
Que faire? Peut-être le public était-il plus aveugle que sourd. Poe s'avisa de lui parler : il Ut des conférences. Il débuta, paraît-il, en 1843, à VEgyplian Hall de Baltimore, bien qu'il ne reste aucun souvenir de ce premier essai. Il recommença à Philadelphie, le :25 novembre 1843, comme n '■ l'avons vu, sur le bi-ûlant sujet d'alors : poètes et poésie d Vmériqu(\ Clarke nous apprend qu'en dépit de son excessive dureté à l'égard de Griswold et de quelques autres, on le loua non seulement de la facilité et de l'énergie de son élocution, mais encore de ses propres qualités de poète manifestées en cet éloge des poètes-. Ce succès, car c'en était un, indiquait à Poe une ressource imprévue : il en tint compte, et comme nous le verrons par la suite, y recourut de plus en plus souvent. ^lais ce n'était là, à cette époque surtout, qu'un moyen d'existence bien précaire.
Que conclure de toutes ces désolantes remarques, sinon que Poe mourait de faim? Il avait beau varier ses articles, faire de l'humour à contre-cœur, de la critique par métier, des contes par goût, ou de la poésie par accès; rien ne se vendait à sa valeur. La carrière des lettres n'était pas dans l'Amérique de ce temps un gagne-pain. Elle l'était moins pour Poe que pour bien d'autres : car son talent, si supérieur qu'il fût, lui imposait beaucoup de travail. La littéra-
^. Ch. Dickens à Poe, m novembre 184i^; Century, septembre 1894, ]). 730. 2. Gill, p. 123.
lure, a-t-on dit, était pour lui une religion % comme la poésie une passion -. Il lui eût donc fallu pour produire mieux et davantage le luxe des loisirs rêveurs ou du moins la sécurité du lendemain ; or les irrégularités de sa vie étaient telles, et telles les inégalités de son caractère que Poe ne pouvait pas môme s'assurer une fonction publique ni la moindre tâche sédentaire. C'était donc bien la perpétuelle misère que sa vie quotidienne, la détresse de l'existence au jour le jour avec l'espoir haletant des aubaines imprévues et la rancœur des odieux souvenirs de lortune évanouie.
« La question très naturelle : « Pourquoi ne travaillait-il pas pour prospérer? » trouve une réponse facile, dit son patron, Graham. Elle ne sera pas posée par tous ceux qui connaissent les moyens précaires qu'ont les gens de lettres pour s'assurer la seule existence en ce pays. Les voies par lesquelles ils peuvent atteindre le public d'une manière profitable sont peu nombreuses et se trouvent encombrées de rivaux qui n'ont pas moins besoin de pain que de renommée. La déplorable tendance à déprécier toute œuvre littéraire jusqu'à la rendre d'un prix et d'un profit misérablement futiles empêchent les hommes les mieux intentionnés d'accorder un encouragement tant soit peu adéquat à une faible partie de cette grande foule que le génie, le talent, l'éducation ou la misère même engagent dans cette lutte. Or, la nature intellectuelle de Poe n'était pas de cette sorte qui se trouve communément demandée. Cette classe d'esprits cultivés qu'il pouvait atteindre sans peine et avec profit était peu nombreuse, — les moyens même par lesquels il pouvait l'atteindre étaient restreints, — et tous les éditeurs ou presque tous, satisfaits des collaborations qu'ils s'étaient déjà assurées, hésitaient à encourir les dépenses de la sienne d'une manière qui pût le rémunérer suffisamment. Voilà pourquoi, quand, privé de toute attache permanente, il se trouva jeté en pleine mer, il souffrit de toutes les horreurs d'une détresse imminente, sans avoir à peine les moyens de pourvoir aux nécessités urgentes.
Les seules valeurs sur lesquelles on put faire traite étaient celles de son cerveau. Les airs inhabités, les cavernes de l'océan, l'atmosphère de mystère et de déchéance qui enveloppe les vieux châteaux, le grondement du vent sous les voûtes des forêts, les esprits qui chevauchent la rafale, invisibles à tout autres yeux que les siens, les sombres créations métaphysiques qui flottaient dans les recoins de son âme, voilà ses seules richesses, la seule banque où sa signature valut des trésors.
1. Graham à Willis ; Grahanis Magazine, mars 1850. '2. Préface aux Poésies de 1845 {Works, X, 4).
Oh! s'il avait pu descendre et débiter de la petite bière, se faire le souple flagorneur du moment, et, avec force courbettes et révérences, s'attacher aux pas de la grandeur, proclamer la gloire d'un talent de troisième ordre aux accents d'une trompette à deux sous, il aurait été fêté de son vivant et peut-être loué après sa mort. Mais non! il avait des devoirs de critique une idée plus austère, et il sentait qu'en louant un écrivain indigne il commettait un acte de déshonneur^ w
Bref, l'éternelle et impuissante lutte d'un littérateur trop raffiné en un monde trop vulgaire, la fatale autant que cruelle inadaptation du génie aux impérieuses conditions de l'existence, tel est le fond monotone, quoique pathétique de la vie de Poe, ainsi que de tant d'autres êtres supérieurs.
Quelle qu'en soit l'importance permanente, il n'en faut pas moins se détourner de ce triste spectacle des contingences humaines pour chercher quelque réconfort dans la vie privée de Poe. Poe venait justement d'entrer en relations avec un jeune homme dont le nom était destiné à quelque éclat dans les lettres et dans la diplomatie de son pays. Descendant d'une vieille famille puritaine de Massachusetts, James Russell Lowell, de dix ans plus jeune que Poe, avait tiré d'une austère éducation et d'une méthodique instruction universitaire une fermeté et une maturité d'esprit qui ne l'empêchaient pas de sympathiser avec notre génial bohème. Avec une hardiesse toute américaine, il venait, à l'âge de vingtdeux ans, d'entreprendre la publication d'une revue littéraire à bon marché, le Pionnier. Poe n'en fut pas plutôt informé qu'il vit là un débouché possible pour ses invendables produits intellectuels, et s'empressa de souhaiter la bienvenue à cet heureux rival, tout en lui offrant ses services :
« Je serais bien aise, dit-il, de fournir chaque mois un court article du genre que vous m'indiquerez et aux conditions qui vous seront permises au début... Je vous souhaite sincèrement le succès : car nul homme en Amérique n'a excité en moi autant d'admiration, et, partant, autant de respect et d'estime que l'auteur de Rosaline^. »