R. Carter à Poe, 19 juin 1843 ; Ihid., août 1894, p
14S EDGAR A. POK
mes opinions avec vous sur les poèmes et les poètes en général. Je crois que nous nous accorderions, d'ordinaire, sur les résultats, tout en différant fréquemment sur les principes. Il viendra peut-être, le jour où nous pourrons tout discuter à loisir de vive voix*. »
Poe songeait, en effet, à ce rapprochement. Fier du succès de sa conférence de Philadelphie, il projetait de se rendre à Boston pour faire devant une société qui les organisait d'autres conférences semblables. Aussi fit-il part de ses intentions à Lowell qui s'empressa de le renseigner :
Je regrette, lui dit celui-ci, de pas avoir connu plus tôt vos projets de conférence à Boston (la saison étant terminée). J'aurais pu faire quelque chose à ce sujet. Le Lyceum paie de 50 à 100 dollars, selon que sa bourse est pleine ou vide. Je mettrai les choses en train pour l'an prochain.
Pour ce qui me concerne, je serais ravi de vous voir et de vous entendre. J'aime votre sujet, du reste. Les Bostoniens ont grandement besoin d'un peu de critique indépendante. Je sais que nous ne nous accorderions pas exactement, mais nous sympathiserions, du moins. Il vous arrive parfois d'avancer une proposition dont je diffère, mais je n'en suis pas moins satisfait. Je ne me soucie pas le moins du monde de ce qu'un homme dit, si je vois qu'il a ses raisons pour cela et qu'il connaît à fond le sujet dont il parle. Vous pourriez m'éreinter à plaisir que je ne vous en lirais pas moins avec respect, et avec bien plus de satisfaction que ne m'en causent la plupart des louanges que je reçois. Ce sont ces critiques à deux sous, ces gens qui en appellent à nos sentiments démocratiques, ou exhibent comme lettres de créances, le seul fait qu'ils ont des imprimeurs de profession qui ruinent notre littérature; ce sont des gens qui ne doutent point de leur droit absolu de décider de la musique du luth d'Apollon, parce qu'ils s'entendent à critiquer les grincements d'une scie à main, et qui, se faisant un monopole de toutes les bévues, s'en vont louer Hercule (pour peu qu'ils le louent) de son adresse à manier la quenouille d'Omphale -. »
Les conférences de Boston étant remises à l'hiver prochain, le malheureux Poe, que ne pouvait corriger l'expérience, s'abandonna aussitôt à de nouveaux projets de revue avec une exaltation qui montre bien l'influence déséquilibrante de la misère sur une tôte affaiblie. N'y a-t-il pas, en effet, dans le projet qui suit,
\. Poe à Lowell, 19 octobre 1843 ; Wooflberry, p. 193.
2. Lowell c'i Poe, 6 mars 1844; Scribner's, août 189i. |). 175.
SOUS l'apparente logique des idées, une telle disproportion avec les ressources de l'homme, qu'on ne peut s'empêcher de songer avec inquiétude à la manie des grandeurs ?
« Quel effroya])Ie état que celui de notre littérature à l'heure actuelle ! Où va-t-on? Nous avons, à coup sûr, besoin de deux choses : une loi internationale sur les droits d'auteur, et une revue mensuelle solidement établie, d'une valeur, d'un tirage et d'un caractère qui lui permettent de gouverner notre littérature et de lui donner le ton. Ce devrait être, matériellement, un modèle de bon goût qui ne fût pas trop raffiné, c'est-à-dire d'une impression ferme, sur d'excellent papier sans divisions de colonnes, illustré et non simplement embelli par de vigoureux dessins dans le goût de Grandville. Son but principal devrait être l'Indépendance, la Vérité, l'Originalité. Ce devrait être une brochure d'environ 120 pages, livrable à o dollars. Elle devrait se passer des agents et des agences. Une pareille revue pourrait avoir une influence prodigieuse, et serait une source de fortune immense pour ses propriétaires. Il ne peut y avoir de raison qui s'oppose à un tirage de 100.000 exemplaires dans un ou deux ans; mais les moyens de la mettre en circulation devraient être radicalement différents de ceux qu'on emploie d'ordinaire.
Une telle revue pourrait sans doute être lancée par une coalition, et, une fois lancée, pour peu qu'on sût s'y prendre, elle deviendrait irrésistible. Supposez, par exemple, que l'élite de nos hommes de lettres s'associe secrètement. Il y en a beaucoup à la tête des journaux, etc.. Que chacun d'eux souscrive, par exemple, 200 dollars pour les débuts de l'entreprise et fournisse encore quelques contributions de temps à autre, selon les exigences, jusqu'à ce que l'affaire se trouve établie. Les articles ne seraient fournis que par des membres de la société exclusivement, et d'après une organisation concertée. Un rédacteur en chef serait choisi par le vote dans ce nombre. Comment une telle revue pourrait-elle échouer? Je voudrais bien connaître votre opinion à ce sujet. Ne pourrait-on pas « mettre la balle en mouvement^? » Si nous ne nous défendons pas par quelque coalition de cette nature, nous serons dévorés sans pitié par les Godeys, les Snowdens, et id genus oiiiiie ^ »
Lowell, n'ayant pas répondu, — et pour cause sans doute, — à de si chimériques propositions, Poe revint intrépidement à la charge avec une audace et un enthousiasme croissants :
«Je vous écrivis il y a longtemps une longue lettre à laquelle vous n'avez pas répondu. C'était un projet pour nous mettre à l'abri des