Génie des Religions , p
eHernel au sein de la substance éternelle, voilà le bien, la porte (lu salut*.
J'allais passer le chapitre sur les religions de la Chine, ot il se trouve que c'est la partie la plus instructive du livre, l'enseignement qui nous touche le plus directement. Autant la civilisation brahmane est emportée vers l'idéal, autant celle des mandarins s'attache au réel. Le contrepoids de l'idéalisme indou, c'est le matérialisme de la Chine. Révélation par rÉctHlure^ religion fondée sur la superstition de la lettre. Rites, codes, cérémonies, tout est l'application de cette géométrie de l'écriture. Celui qui explique le mieux le mystère des signes aura l'autorité. D'où une société de scribes, de lettrés.
Voulez-vous mesurer tout ce que peuvent faire la terre sans le ciel, la vie sans l'immortalité, Thomme sans le dieu, considérez la Chine. Point de réforme, point d'hérésie; faute de progrés, pas de déclin, une indifférence permanente.
Cette société a pour principe l'égalité, la seule prééminence de l'intelligence, la seule aristocratie du mérite personnel ; le bon sens y est l'unique idole. Tant de sagesse aboutit à créer un sublime automate. Pourquoi cela? Parce que l'homme y est privé d'un idéal supérieur à lui-même. L'homme n'est pas fait pour le milieu ; dès qu'il vise à la médiocrité, il atteint au-dessous. En renonçant au ciel il déchoit sur la terre; s'il ne brigue la vie absolue, il s'arrête au néant. Dans cette société naine, tout est tronqué par le faîte. A la morale manque l'héroïsme, aux vers la poésie, à la philosophie la métaphysique, à la vie l'immortalité, parce qu'au sommet de tout manque le Dieu.
Gens éternellement dignes d'envie! dites-vous; voilà cinq
^. Extraits analytiques.
mille ans qu'ils durent! Je le crois bien. Dans ces milliers d'années, je doute qu'ils aient vécu un jour*.
Révélation par la parole. — Le livre sacré des Perses, le Zend Avesta, renferme les mêmes doctrines que les plus anciens Védas, mais il reste fidèle au premier culte. Nul peuple n'a mieux senti le prodige de la parole. Les idées de lumière et de parole ont la même racine dans le grec et dans le sanscrit : « La parole est la lumière de l'humanité, comme la lumière est la parole de la nature. » Le règne de la parole et de la lumière aura pour chef Ormuzd, les ténèbres auront pour chef Ahriman. De là l'éternel combat de l'univers. Les Perses sont les véritables puritains du paganisme. Il faut que la vie soit immaculée comme la flamme du foyer, son espoir étant de devenir lumière. Bien vivre, qu'est-ce autre chose que se purifier?
Dans le rituel persan, on trouve le principe de la Cène, de l'Eucharistie. Au reste, d'étonnants rapports entre le Zend Avesta et VÉvangilede saint Jean : « Au commencement la parole était avec Dieu; c'était en elle qu'était la vie, et la vie était la lumière. »
La résurrection de la matière, l'arbre de vie dans le jardin du monde naissant, le baptême dans l'eau sacrée, que de traits communs à la Bible et au Zend Avesta»
Révélation par la vie organique. — La religion de rÉgypte. Mélange du génie de l'Afrique et de l'Asie, civilisation fondée par une caste sacerdotale au milieu
U Extraits analytiques.
des sables. Le silence, est chez ce peuple, le fondement de la religion, comme si la puissance de la parole lui était refusée. Sa Bible est faite de pierre, les caractères de son Ancien Testament sont des obélisques, des pyramides, des nécropoles, des temples revêtus de lettres de granit, qui s' étendent depuis la Nubie Jusqu'au Delta. L'homme égaré dans le désert adore les animaux, principalement ceux qu'il redoute. Rituel de l'esclave. Le culte de la mort, la Passion d'Osiris sur le Calvaire africain, préparent cette société au christianisme. Au temple de l'antique Egypte succède le monastère.
C'est ainsi qu'en étudiant les religions du passé, on arrive à juger sans colère celle qui nous opprime dans le présent. S'expliquer ses origines, c'est déjà un commencement d'affranchissement.
Religion hébraïque, — • Jéhova révélé par le désert; cette grande idée appartient entièrement à Quinet.
Il est dans le monde deux figures visibles de l'éternité, l'océan et le désert. Du sein tumultueux des flots surgissent les dieux changeants de l'Inde et de la Grèce; le désert silencieux révèle le dieu esprit. Le dieu de Moïse, comme Indra, est né dans la lumière et se révèle dans le buisson ardent, dans l'éclair, dans la colonne de feu, dans la flamme qui dévore l'holocauste, dans la transfiguration lumineuse du Thabor.
Les prophètes eurent une intelligence profonde des temps dans lesquels ils vécurent. Quand rien en apparence n'annonçait la ruine des empires, ils eurent le sentiment assuré
304 EDGAR QlîlNET.
que la vieille société était finie. Où puisaient-ils cette science? le dieu de l'histoire vivait en eux. Du lieu élevé où leurs esprits habitaient, ils voyaient l'avenir. Le temps où ils parurent fut celui où se débattait la question de l'indépendance nationale du peuple hébreu. Quand l'indépendance n'est plus menacée ou quand tout espoir a cessé, les prophètes disparaissent*.
Le poème de Job nous apprend comment, du sein de la foi, peut naître rincrédulité la plus prophétique. L'unité divine est proclamée, la lutte a cessé en Dieu et elle éclate dans l'homme. Si Dieu est seul, d'où vient le mal? S'il est le maître, pourquoi l'oppression des bons? S'il tient les cœurs dans sa main, pourquoi l'oppression des méchants ? Job prie, adore, renie ; son âme s'est élancée loin de la vieille loi et traverse même le christianisme. Ses amis, renfermés dans la vieille loi, ne comprennent pas cet homme que le désespoir rend prophète. Ne se confiant plus à Dieu, ni au monde, ni à lui-même, la dispute achève de détruire ce qui lui reste d'espoir. Mais, dans ce moment suprême, il entrevoit l'espérance de l'immortalité, la vie éternelle brille comme un éclair dans la nuit de Job.
VEcclésiaste marque le doute irréparable d'une vieillesse exténuée. Quelle froideur, quel amer renoncement ! Plus une lueur de génie prophétique ; la vie tarit avec l'espérance. Vous entendez, pour dénouement de tant d'espérances surhumaines, ces mots sortis du temple: « Vanité des vanités, tout est vanité. » Rien n'est
i. Exlraits analytiques.
nouveau sous le soleil! C'est le consumniatum est de TAncien Testament.
C'est aussi le dernier mot de la philosophie allemande de nos jours.
Révélation par la beauté. — Religions de la Grèce. — Edgar Quinet commence, comme dans un poème, par l'invocation à réternelle Vérité. Son cœur était encore vibrant des souvenirs de Morée; ses affinités personnelles avec le génie grec lui font considérer la Grèce comme une seconde patrie.
La religion devient une œuvre d'art ; la foi se change on poésie. Les poèmes d'Homère ont été la Bible hellénique. Homère a été pour les Grecs ce que Moïse a été pour les Hébreux. L'Iliade et VOdyssée sont un grand idéal vers lequel la société grecque tend constamment.
Ce qu'Homère est aux poètes, Phidias l'est aux sculpteurs et Socrate à la philosophie. Par leurs innovalions, ils accomplissent une révolution religieuse. Pindare, ce David hellénique, peuple l'Olympe de vérités morales, l'Enthousiasme, la Sagesse, la Loi. Eschyle évoque le dieu par la philosophie. Quel qu'il soit, il est la cause suprême.
Quant à Sophocle, la spiritualité croissante de la poésie a <léjà passé tout entière dans sa langue. On peut la comparer au dessin le plus pur d'un vase antique. Ce n'est souvent qu'un trait ; mais ce trait est la ligne même de la beauté.
Le peuple grec, avide de beaulé infinie, la cherche. la
poursuit dans la pierre, dans l'airain, dans le chant, dans le trésor de la parole. Il va du culte du beau physique au culte du beau moral.
Le sentiment du réel naît, chez les Grecs, à la vue des guerres médiques. L'histoire apparaît, le vers cède à la prose, la tradition à l'écriture, la mythologie à l'histoire. Homère et Hésiode eurent pour successeurs Hérodote, Thucydide.
Les historiens, plus que les poètes, achèvent la transformation religieuse, et brisent la fatalité. Leurs discours sont l'expression de cette liberté des grandes âmes qui, planant au-dessus de la nécessité, commandent aux évéuements. Ils proclament l'indépendance de la pensée; ils maintiennent, ils relèvent les droits de la justice, de la raison, de la conscience.
La conclusion de ce chapitre sur la Grèce, c'est que la révolution suprême dans l'antiquité est celle qui fit succéder la république à la royauté, l'élection à l'hérédité.
Déifier dans la société religieuse la raison universelle, c'est consacrer la souveraineté de tous dans la société politique; c'est fonder le gouvernement républicain.
Enfin, par les stoïciens, la philosophie prend la place du prêtre au fond du sanctuaire.
Le scepticisme grec n'est pas le rire amer d'un esprit désabusé ; c'est un scepticisme héroïque, un doute prophétique, enthousiaste, qui prépare, sans impatience, l'avènement de l'ordre futur; il ne nie rien, n'affirme rien ; il fait mieux, il attend*.