‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 11 sur 150 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

CERTINES. — BOURG CHàROLLES. — COLLÈGE DE LYON

Quelle marche faut-il suivre pour raconter la première partie de la vie d'Edgar Quinet? Je puiserai très peu dans sa Correspondance^ car c'est pour Téclairer que j'écris ces souvenirs.

Les causeries d'exil me fournissent mille détails inédits; ces paroles que j'ai recueillies pour moi seule,

comme le trésor du foyer, gardent l'accent de Tinti-

mité. Elles n'ont été ni dictées ni revues par Edgar Quinet, mais sa pensée est reproduite fidèlement, avec toutes ses nuances; non pourtant dans la forme accomplie qu'il lui avait lui-même donnée.

Une autre ressource précieuse, c'est de faire parler celle qui fut son éducatrice; je donne quelques fragments de lettres de sa mère, là où les documents personnels me font défaut. C'est ainsi que cette biographie conservera sa physionomie vivante.

Edgar Quinet est né à Bourg en Bresse, le 17 février 1803.

L'Histoire de mes Idées raconte les dix-sept premières années. J'y reviens seulement comme au point de départ d'une biographie complète.

Je cherche dans les traits de l'enfant ceux qui ont persisté dans la figure de l'homme ; les transformations sont très rares dans cette individualité; tout est fortement marqué dès le berceau.

Edgar Quinet attribue à sa mère ce qu'il y avait en lui de meilleur. Le père aux armées, la mère et l'enfant ne se quittaient jamais. Entre eux, la confiance était absolue, leur intimité une des plus parfaites qui aient existé. Il était déjà son confident, son ami; elle lui parlait comme à un homme; l'obéissance était exigée: pour tout le reste, elle le traitait comme un esprit mûr.

Ce n'est pas le côté le moins original de ce caractère, mélange de courage Spartiate et d'enjouement du xv!!!"" siècle. Quel stoïcisme chez cette jeune mère qui

remet à Tenfant une paire de pistolets chargés, en lui disant: « Prends garde! ils sont chaînés; va les porter au vieux monsieur du cinquième, il les examinera et les déchargera. > Et l'enfant de cinq ans, tenant dans ses petites mains les deux armes, monte et s'acquitte de sa périlleuse commission.

Plus tard, elle lui permet de passer tout son temps sur le bateau de la rivière étroite et profonde, où sa vie était cent fois en danger.

Elle l'exposait aussi à des épreuves morales pour lui apprendre à en triompher. Le jour où il recevait le sou alloué à ses menus plaisirs, au moment où il se réjouissait d'aller acheter un bâton de chocolat ou de sucre d'orge, elle lui montrait, chemin faisant, un petit pauvre et lui disait : « Il n'a pas de pain, veux-tu lui donner ton sou? Mais je te préviens que tu n'en auras un autre que dans huit jours. j>

On avouera que ces hardiesses ne réussiraient pas avec tous les enfants. La lecture àeHamlety de Macbeth à sept ans ne serait pas non plus goûtée par tout ce petit monde.

Souvent il s'est demandé si sa mère avait eu raison d'être pour lui d'une si extrême sévérité, à le mettre au désespoir ! Elle le voulait parfait et ne tolérait aucune faiblesse. Quel que fût le système, tout réussit. Dans VÉmile de Rousseau, le principe d'éducatil^, c'est le raisonnement; chez Edgar Quinet, l'amour. Il supposait à sa mère une puissance surnaturelle. L'enfant avait trois ans; ayant entendu dire que les vrais pénitents pétrissaient leur pain dans la cendre, il voulut se faire

4 EDGAR QUINEr.

un gâteau de cendres. Un coup de vent lui remplit les yeux de cette fine et mordante poussière; il se crut aveugle. Sa mère accourut à ses cris; alors le pauvre petit, d'une voix lamentable, désespérant déjà de revoir la lumière du jour, lui dit : « Si j'ai les yeux crevés, sauras-tu m'en faire d'autres? »

La véritable éducation s'est faite avant le collège jusqu'à la septième année. De loin, l'influence maternelle s'exerça toujours; le désir de plaire à cette mère adorée fut le meilleur aiguillon au bien. Si le collège ajouta l'acquisition des connaissances, il ne contribua en rien au développement intérieur. Que de fois il m'a dit : « Je sens très bien que j'étais dès lors ce que je suis aujourd'hui. y>

Cette parole peut paraître extraordinaire, elle vaut la peine d'être méditée.

Il est certain que la vie morale s'éveille chez lui de très bonne heure, à un rare degré. Cette pensée précoce est née dans l'amour ; première étincelle de l'esprit avivée par le cœur. L'amour filial, voilà le point de départ de toutes ses facultés; elles s'épanouirent sous le rayonnement de l'intelligence maternelle.

La lucidité extraordinaire de sa mémoire atteste d'une façon précise cette intensité de vie. Dans ses derniers temps, il se souvenait encore des moindres détails de son existeâib et remontait jusqu'à sa troisième année. Il apercevait ce lointain passé avec la netteté de ceux qui ont gravi les hauts sommets, et dont la vue, naturellement excellente, embrasse les points les plus éloignés de l'horizoïi, doucement éclairé par la lumière matinale*

On sait que le père était d'un caractère très vif, très impatient, comme tous les hommes de son époque; il n'admettait pas que les enfants fussent une cause de gêne et d'ennui ; il ne supportait ni un caprice, ni un pleur.

J'ai donné ailleurs* maints détails qui m'étaient racontés en 1852 à Bruxelles, par la bonne Madeleine, retrouvée après quarante-deux ans :

« L'enfant avait dix-huit mois quand j'entrai au service de madame Quinet. C'était un enfant délicat, très doux, mais très malin. Nous partîmes pour Wesel, pour rejoindre le père. La guerre s'étant rallumée, nous revînmes après quatre mois à Colmar, chez la femme du général Puthod, et, de là, à Bourg. L'enfant s'amusait avec moi toute la journée ; il aimait tant jouer! Dès que j'avais fini mon ouvrage, j'habillais mon garçon et nous allions promener; l'été, j'allais le baigner dans la rivière; séché, rhabillé, je le ramenais à la maison. Souvent on trouvait le père sur l'escalier, une badine à la main. Malheur, s'il eût entendu des pleurs! Cela arrivait très rarement; en ce cas, je me sauvais avec mon garçon, dans un fenil d'où l'on ne pouvait l'entendre. »

Cette rigueur du père explique pourquoi l'enfant a été mis de si bonne heure en pension.

La séparation exalte encore sa tendresse filiale. Pour * avoir des nouvelles, il surmonte les difficultés de l'écriture et de l'orthographe; il a su écrire avant de savoir lire.

Un matin, n'osant demander une plume, il réussit,

Page 1