Voy. Mémoires d'Exil
blotti dans une écurie, à écrire avec une allumette. Le billet suivant constate une seconde tentative.
Les mots soulignés par l'enfant marquent 'déjà son exactitude scrupuleuse.
A Jasseron, le 22 octobre (1808).
Ma bonne maman. Presque toujours on dit que je suis bien sage. Je m'amuse bien et je pense à toi toujours. Je serai bien content de te voir. C'est Virieu qui m'a donné le papier, les plumes et l'encre. Je voulais bien t'écrire ce matin, mais je n'avais pas pu, parce que je n'avais que des allumettes pour plumes.
EDGAR, ton fils et ton ami.
Son enfance a passé par deux phases distinctes : la vie pastorale et la vie nomade. Le petit moissonneur de Certines, transporté à Charolles est élevé en plein air dans le pêle-mêle du temps, soldats, ouvriers, prisonniers de guerre.
Ces rudes mœurs effacèrent les traces de fine culture et d'élégants loisirs de l'enfant de Certines, qui récitait le rôle d'Eliacin. Il traverse une phase stérile pour l'instruction, fertile en coups d'estoc et de taille ; il en résulte ce qu'il a appelé, depuis, son époque de barbarie* Sa mère ne lui trouve plus ce caractère de douceur angélique, et lui reproche la brusquerie, l'humeur taquine. Dans ce cas, le châtiment ne se faisait pas attendre; si on était à la campagne, elle repartait pour la ville, et laissait le petit pénitent tout seul.
Je retrouve une lettre de la neuvième année, écrite
pendant une de ces séquestrations à Cerlines ; l'écriture est beaucoup plus informe qu'à cinq ans. Le pauvre garçon écrit sur une étroite bande de parchemin d'un mètre de longueur, empruntée sans doute à un in-folio de la vieille bibliothèque du grand-père Philibert Quinet, Pour l'expédier, il a dû la rouler à la façon des palimpsestes. Dans la solitude où le confine la rigueur maternelle, il méditait déjà en jeune philosophe sur son défaut tant reproché, la taquinerie. Mais sa contrition de courte durée trahit une préoccupation très vive, le goût de la chasse. En vrai Robin des bois, il ne rêve que poudre et balles.
Voici en quels termes il rend compte à sa mère de l'examen de conscience qu'elle lui demande :
Gertines, mercredi.
Ma chère maman, je m'occupe ici à me corriger de mon défaut, et j'y réussis. Et à m'habituer à être éloigné de toi, mais je ne peux y réussir. Je pense toujours à toi. Je suis désespéré que j'ai fait en sorte que je sois détesté d'une si bonne mère; mais j'espère que, par ma douceur et mon bon caractère, je recouvrerai de nouveau ce cœur qui m'est indispensable. Ma chère maman, je te prie de donner de l'argent à Perret pour qu'il m'achète un quarteron de poudre à tirer dont je manque absolument. Et de lui dire d'y aller sans manquer.
Les fréquentes séparations de la mère et de l'enfant prolongeaient cette sauvagerie ; ce fut bien pis quand on le laissa chez M. Terrât (la classe était tenue par un vieux capitaine de dragons); les bulletins trimestriels ne
brillaient guère par les bons points et le pauvre enfant avait la candeur d'annoncer lui-même ces déplorables résultats.
Ses lettres frustes humiliaient Tamour-propre ma- .ternel; la calligraphie et le papier laissaient aussi énormément à désirer; mais n'était-ce pas trop exiger d'un • enfant que le désarroi des classes pendant les guerres de l'Empire ramenait à des formes primitives? Le singulier programme d'études de ce temps-là, où le professeur expliquait, au lieu de la syntaxe, les manœuvres de cavalerie, avait dû nuire aux progrès littéraires de l'élève.
Je retrouve d'autres lettres de la même année pendant un voyage de madame Quinet mère. Elle- a effacé à grands traits de phime les tournures incorrectes ; elle comparait Edgar à ses petites cousines parisiennes, élevées en serre chaude et qui maniaient des phrases toutes faites, écloses dans l'atmosphère des salons. Elles les ont répétées toute leur vie.
Peut-être les enfants de ce temps-ci écrivent-ils mieux; y en a-t-il beaucoup dont les lettres naïves renferment les indices certains de leur avenir moral? Le caractère d'Edgar Quinet se dévoile dès ses premières lettres, sans doute dépourvues d'agréments littéraires, mais qui ont la grâce de l'enfance. Elles révèlent cette âme droite, aimante, d'une véracité absolue, et déjà ce précoce amour de la justice qui deviendra la règle de sa vie.
Il a raconté la révolution qui se fît dans son éducation après la chute de l'Empire, et ses deux années de nos- .talgie au collège de Bourg. Si les réformes scolaires ont
été reconnues nécessaires de nos jours, qu'on juge ce que devait être l'enseignement en 1815! Une instruction maussade et stérile, une scolastique insipide, l'interruption de toute éducation véritable. L'élève, en proie au plus morne ennui, tomba dans uiïe détresse morale profonde. Et pourtant le collège d'une ville de préfecture était supérieur à celui de Charolles. Il était sage d'ôter le jeune combattant à ce milieu tapageur où le temps se passait à donner et à recevoir des horions, où l'unique délassement qui adoucit ces mœurs belliqueuses était la confection de bagues de crin, talent cultivé avec l'arrièrepensée de les ofiFrir aux petites Béatrix de la pension Jouette. Mais pourquoi lui faire considérer le collège comme un châtiment? On se servait de lon'gue date de cet épouvantait, on l'en menaçait. Le but fut dépassé : quand il fallut se quitter, l'enfant, au désespoir, manqua de se faire écraser sous les chevaux de la diligence qui emmenait sa mère. Le collège devint pour lui un lieu d'exil ; le ton de ses lettres ne l'indique que trop.
Une correspondance suivie s'établit désormais entre
la mère et le fils. Le père abandonnait la direction de
l'éducation à celle qui s'en acquittait si bien; mais, s'il
écrivait rarement, ses lettres (dont il ne reste qu'un
très petit nombre) marquent une rare élévation d'esprit
■e t de caractère.
Le pauvre petit captif répondait de son mieux à tout ce qu'on exigeait de lui. Parfois les droits de l'âge l'emportent sur sa docilité et sa bonne volonté de progresser en science et en sagesse. L'écho lointain des
mascarades de la pension Jouette hante son esprit; la confection des bagues est encore au rang de ses préoccupations. Cependant il s'y mêle le goût de la lecture, qui deviendra bientôt une passion. Mais quelle chute de Hamlet et de Macbeth à Gonzalve de Cordoue et à Numa Pompilius!
Dans les lettres du collège de Bourg (1815-1817), ce mélange d'expressions passionnées, puis aussitôt le retour au ton naturel de son âge, les lectures enfantines qu'il réclame montrent bien les deux esprits qui s'agitaient en lui à cette heure.
Les dimanches chez la bonne maman étaient des jours d'étiquette fort pénibles, et en outre très périlleux. A la moindre inadvertance, les deux petits-fils Edgar et Lucien risquaient leur part d'héritage. On voit par une lettre de 1821 * qu'Edgar Quinet perdit en effet la terre de Tréconat qui lui était primitivement destinée, mais le cérémonial des dîners n'y fut pour rien.
Cette bonne maman qui l'invitait avec bienveillance, c'est la terrible grand'mèrc dont il a raconté le système d'éducation draconien. Elle venait à peine de se remettre des effroyables émotions traversées pendant l'invasion. Fuyant Bourg à l'approche des Autrichiens, elle avait dû se séparer de l'être le plus cher qu'elle possédât au monde, son chat. Rentrée dans sa maison après le départ des hordes ennemies, sa première pensée est pour le bienaimé. Elle le demande : personne n'a le courage de lui apprendre la vérité. Suit une scène, à la façon de madame
i. Lettres à sa r»ère.
de Longueville, sa pensée n'osa aller plus loin. Tremblante, suffoquée d'émotion, comprimant son cœur à deux mains, elle répétait à ses gens d'une voix expirante : € Parlez ! parlez ! mon sacrifice est fait ! »
Cette terrible grand'mère poussait trop loin le culte de la beauté, et ne craignait pas à l'occasion de faire de la peine à celles qui en étaient dépourvues. Un matin elle congédie impitoyablement une ouvrière à la journée; à peine elle l'entrevoit que reculant d'horreur : « Que vous doit-on, mademoiselle? car vous comprenez qu'avec votre figure il m'est impossible de vous garder. »
Un autre trait qui peint ce temps. A plus de cinquante ans, soii fils, Jérôme Quinet, n'osait se permettre la moindre familiarité avec elle. Un jour, il arriva pendant son dîner ; on était au dessert, il y avait de fort belles poires. Soit distraction, soit qu'il se crût un droit, il prend un fruit. Pétrifiée d'étonnement, elle l'arrête du^^ regard et lui dit : « Mon fils, vous avez vos propriétés ; quand vous aurez envie d'une poire, je vous prie de la cueillir chez vous. »
On peut imaginer si le petit-fils était à l'aise au milieu de ces solennités ! Il préférait de beaucoup les invitations de madame Goletti, une amie de sa mère, où il retrouvait son camarade Adrien de Latournelle dont il est aussi question dans la Correspondance.
Cette aïeule était un sujet intarissable de récits plaisants. Hautaine, violente, très orgueilleuse de sa noblesse de robe, en Prost de Royer, elle traitait de haut son mari bressan, l'honnête avocat Philibert Quinet. Après leur mariage, il voulut lui montrer sa propriété de
it lilDGAR QUINET.
Xertines; lorsque la voiture arrive devant le perron, la grande damé jette un coup d'oeil dédaigneux sur la façade :de la maison, et, sans avoir même Tidée de descendre : « Cocher! vous pouvez retourner! » s'écrie-t-elle. Et elle retourne à Bourg.
J'ai dit dans quel tremblement elle tenait ses enfants; lorsqu'elle était en voyage, ils se dédommageaient de la contrainte et criaient à tue-tête par la fenêtre : « Famine ! famine ! »
Que de fois le proscrit s'amusait à répéter ce cri, à propos d'un maigre repas d'exil !
Voici le moment où la Terreur blanche recommençait ses prouesses contre le parti national désarmé. Le collégien cloîtré au collège de Bourg n'assistait pas lui-même à ces scènes terribles; elles lui furent racontées plus tard par son père, deux fois témoin oculaire de ces atrocités *en 1795 et en 1816.
Le conventionnel Baudot, qui habitait son château d'Étrées, fut jeté en prison, puis obligé au cœur de l'hiver de partir pour l'exil. Il était très lié avec la famille Quinet; ses enfants étaient les camarades d'Edgar; celui-ci ressentit vivement 'le malheur qui les frappait. Il écrit à sa mère, en janvier 1816 :
J'ai été triàte lorsque j'ai su par ta lettre que M. Baudot
-allait être obligé de quitter la France. Cependant le roi avait
. promis qu'il leur pardonnerait. Combien je te remercie de
ne m'avoir pas élevé comme Oscar. 11 est bien malheureux,
puisqu'il ne peut s'habituer à des usages plus sévères que
ceux auxquels il était accoutumé. Il sera donc obligé aussi
/ de s'en aller avec son papa.
• Et quelques semaines après :
L'on a fait hier beaucoup d'arrestations. Je ne sais pas pourquoi. On a arrêté deux Bichel, M. Hodet ; M. Guillot et beaucoup d'autres sont obligés de quitter le département.
Comment le bonapartisme n'aurait-il pas été identifié, pendant un quart de siècle, avec le libéralisme ? La contrerévolution frappait de proscription les conventionnels et les hommes de l'Empire, ceux qui avaient sauvé la patrie en 92 et ceux qui, en vérité, l'avaient perdue en 1815, mais qui du moins défendaient pied à pied le sol contre l'étranger. L'invasion ramenait les princes du droit divin, les abus de Tancien régime et le cléricalisme abhorré. Le bonapartisme de ce temps-là ne pouvait pas ne pas être populaire ; il représenta pendant quinze ans la France armée, le parti national contre les Bourbons, contre l'étranger. La justice sommaire exercée par les ïres- 4aillons et autres bandits, choisissant les victimes parmi
• les républicains, forma ainsi le grand parti libéral. C'est •un miracle que les patriotes de 1815 ne soient pas restés
bonapartistes, et qu'ils aient dégagé à temps la cause ^le la liberté de celui qui s'était un moment identifié pour tous avec la défense du territoire.
Les patriotes illustres et obscurs étaient également me- -nacés. L'ancien professeur de Charolles, qui songeait beaucoup plus à enseigner les moyens de battre l'ennemi qu'à faire répéter le rudiment, fut destitué, ruiné. Une lettre datée du collège de Bourg (mars 1816) contient un irait touchant de sensibilité et de noblesse de cœur. Edgar se souvient de son ancien maître enveloppé
dans nos revers et lui témoigne un profond respect :
Le pauvre M. Terrât doit être bien triste. Dis-moi où il est, et, s'il est à Gharolles, je te conjure de lui donner au moins une fois à dîner pour le soulager un peu et lui montrer que tu ne Tabandonnes pas, quoiqu'il soit malheureux. Présente-lui, s'il te plaît, mes respects.
Et, quelques jours après :
Je te prie de faire bien des compliments, de ma part, à M. Terrât. Le collège est-il nombreux cette année?... Est-on maintenant bien gai à Gharolles? Ne se souvient-on pas beaucoup des Autrichiens !.*•
Voilà des sentiments qui valent bien des phrases élégamment tournées.
En causant de ses études au collège il me disait : « Je n'avais jamais, presque jamais de prix; une seule fois, un accessit en physique dans la question : Si l^onpeut con-* struire des bateaux en fer? Le grand prix que j'ai remporté a été institué exprès pour moi, c'était le prix de Sagesse. Quant à mes leçons, je ne les apprenais pas avec plaisir, je ne les savais pas admirablement. Mon intelligence cherchait, se frayait sa voie, toujours préoccupée d'autres choses que de l'enseignement de la classe. Je ne faisais avec plaisir que mes études librement choisies, celles que personne ne m'imposait. »
Edgar Quinet se réservait pour sa vieillesse une œuvre de piété : il se proposait de publier un choix de lettres de sa mère; admirables en effet, toutes dictées par la raison et la tendresse ; tour à tour sévères ou enjouées,.
un chef-d'œuvre de hautes pensées, le meilleur manuel d'éducation. Elle cherche à développer en lui les qualités qui étaient en germe, à lui faire acquérir celles qu'elle ambitionne encore. Elle l'exhorte à la piété, à la prière, elle exige l'exactitude, la politesse. Sans cesse, elle l'interroge sur toutes ses actions, sur les plus secrets mouvements de son âme :
Travaille avec courage, lui dit-elle, parce que ta récompense est dans le bonheur que j'en ressens. Sois toujours bon, parce que c'est la plus belle des qualités aux yeux de Dieu et des hommes. Sois gai et heureux, parce que c'est l'apanage d'une bonne conscience. Enfin écoute toujours ta conscience et tes inclinations naturelles qui doivent être bonnes et droites, parce que tu es mon fils bien-aimé en qui j'ai mis toute mon affection.
Je suis toujours persuadée que l'intention mentale et la bonne volonté ferme et sincère doivent opérer davantage sur un être bien né que les exhortations inutiles, quand on a soimême assez d'âge et d'esprit pour sentir et connaître sa position, ses besoins et la nécessité. Je veux donc m'en rapporter à toi-même du fruit que tu chercheras réellement à tirer de ces chères études...
Des lettres enfantines dont j'ai cité quelques passages on peut tirer mainte induction. Edgar Quinét a montré dans VEsprit nouveau comment de nobles facultés, si on ne les cultive pas, s'atrophient ou dégénèrent en défauts.
Avec le même esprit logique, il est permis de dire que les défauts d'un enfant, combattus à temps, certains penchants dirigés avec intelligence, peuvent devenir des qualités utiles.
Quel est le crime dont il s'accuse au collège avec un désespoir plaisant à cet âge ? Ce qu'il appelle dans toutes
ses lettres mon infâme défaut^ c'est l'esprit taquin. Il réussit à le vaincre ; il ne lui en reste que cette doiice malice qui fait partie de la gaieté. De tous ses ouvrages, Merlin VEnchanteur est celui qui conserve le mieux ce sourire. Dans les brochures politiques, le ton railleur est plus accentué*.
Il acquit aussi une qualité très rare, celle de détourner de son âme l'indignation et la colère par l'enjouement. Pour cela, il lui suffisait de considérer sous un aspect plaisant les hommes ou les choses qui auraient pu l'irriter. Il riait, il était désarmé.
Souvent je l'ai vu recourir à ce moyen aussi spirituel que sage ; il évitait ainsi les tristes réflexions, les récriminations amères sur l'ingratitude humaine, sur les mauvais procédés de certaines gens. Sa bonne humeur s'épanouissait à leurs dépens dans le secret de l'intimité. D'autres eussent châtié les méchants. Pour lui, il se croyait suffisamment vengé, s'il ne leur avait pas donné la satisfaction de le blesser, de l'atteindre, s'il n'était pas même effleuré parleurs traits. Toute peine était épargnée. Dans sa jeunesse, il employa contre lui-même cette arme de la plaisanterie pour se défendre des sentiments qu'il ne voulait pas laisser croître. Dans son âge mûr, il s'en servit pour parer contre des inimitiés soudaines, inexplicables.
Que de fois, lorsque je redoutais pour lui la rencontre de personnes hostiles, j'étais aussitôt rassurée par la gaieté avec laquelle il m'en parlait en rentrant. Par-