‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 111 sur 150 · ALEXIS DE TOCQUEVILLE · texte numérisé non relu

ALEXIS DE TOCQUEVILLE

Voici encore une lettre, à roccasion de ces leçons orageuses, qui prouve que les noms les plus divers étaient cacore groupés dans un esprit libéral :

Paris, 30 mai 1843,

Le duc d'Abrantès a l'honneur de présenter ses compliments empressés à M. Edgar Quinet et, tout en lui demandant pardon de la pensée qu'il a eue que M. Quinet pourrait ne pas avoir lu lAmi de la Religion du 18 mai, il le prie d'en prendre connaissance, persuadé que cet aveu de la part d'un organe du parti peut fournir à M. Quinet quelques-unes de

ces considérations qu'aime si fort applaudir celui qui écrit ces lignes.

Le duc d'Abrantès prend la liberté de se réjouir auprès de M. Quinet des triomphes de Tillustre professeur, triomphes que quelques entretiens chez madame Récamier avaient mis le duc d'Abrantès à même de prévoir et d'appeler de tous ses vœux.

La lutte contre les jésuites s'accentue; madame Quinet mère trouve son fils trop téméraire :

D'après l'analyse du Siècle^ dit-elle, il me semble qu'il n'y a point eu de manque de mesure, comme j'avais été tentée d'en trouver dans les mots: c Renverser une dynastie, et renverser dix dynasties plutôt que de laisser revenir les jésuites. »

Je trouvais qu'il y aurait eu moyen d'exprimer en d'autres termes cette détermination, et qu'il ne fiiut pas admettre, tout haut et en chaire, la possibilité de ce renversement.

Parcourons les lettres que je retrouve sur ces leçons :

Gharolles, mercredi midi.

Mon très cher enfant, tu t'habilles, tu penses, tu rassembles tes idées et tes forces, tu vas partir ; dans une heure, tu parleras. Toute cette heure, je la consacrerai à penser à toi et à raccompagner dans mon cœur. Je crois entendre tes adieux à ton auditoire. J'entends l'émotion de ta voix qui électrise tout ce qui l'écoute, tu t'inclines. Enfin tu respires librement en te disant que ton énorme labeur est fini. Je respire avec toi; car, sache-le bien, une grande oppression a pesé sur mon âme tous ces jours du déploiement de tes forces pour ta grande œuvre. Hélas ! puisse^-tu ne pas y laisser ton enveloppe mortelle 1 puisses-tu ne pas être désigné d'en haut comme un martyr tel que la liberté et les croyances en immolent 1 Quelquefois je suis saisie d'un noir effroi. C'est

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alors surtout que je souhaite être près de toi pour te protéger et te secourir de ma fail)lo puissance. Tu vois que tu aurais raison de m'ccrire et de nie fortifier.

Écris-moi ! je te dis que j'en ai besoin. Hélas ! tous ces ennemis, tous ces enragés ultramontaius me font peur enfin... Ne lui feront-ils pas quelque grand mal, quelque grande persécution? Je voudrais, à cette idée, être auprès de vous!

Surviennent les difficultés avec le ministère, après le cours sur les Jésuites :

B... m'a rapporté tous les journaux qui sont venus aujourd'hui; nous les avons lus ensemble. Vous savez l'intérêt que chaque ligne inspire, quand c'est d'Edgar qu'il est question. Le revoilà donc encore sur la sellette, en attendant son jugement. Mais je ne pense pas que ce soit en silence ; car il y a bien à dire, quand ce ne serait que la prodigieuse inconséquence de sacrifier (si on les sacrifie) ceux qui, les premiers, les seuls pendant un assez long temps, ont poussé le cri d'alarme, quand personne ne voulait voir les ennemis, quand on les niait; leur voix a été entendue. Une sorte de satisfaction semble donnée au pays ; mais ce serait à condition de briser ces valeureux éclaireurs qui seuls ont été courageux, braves ?(iletto conséquence saute aux yeux.

Lorsque le cours reprit enfin, celle mère, jusque-là si alarmée, récrit avec un cœur raffermi par le séjour que son fils venait de faire près d'elle :

C'est donc mercredi qu'Edgar remonte à l'assaut. Sa dernière leçon nous a ravis ; rien de plus serein, de plus élevé, de plus digne. On a bien tort de s'inquiéter sur le sort de l'homme qui dit et pense ainsi. Sa supériorité doit le soutenir au-dessus des abîmes.

On me dit que, de tout ce conflit avec le ministre, il n'en peut résulter qu'un accroissement de gloire de mon fils.

A propos de la polémique engagée dans les Débats, elle juge la situalion dans les termes suivants :

Combien je suis contente de la lettre d'Edgar aux Débats! Rien de plus net, de plus calme, de mieux appuyé.

Nulle outrecuidance, point Tair matamore ; une simplicité, une sérénité charmante, et si forte en exemples pris aux meilleures sources ! Je trouve que le talent d'Edgar a visiblement grandi depuis ces rudes joutes. Je l'y sens à l'aise; il se meut avec grâce et vigueur, ne portant aucun coup inutile, ne recevant pas son stimulant d'autrui, le tirant de lui-même et se sufflsant.

Quant à Michelet, après une des premières leçons, il écrivait à Edgar Quinet : « Vous avez été hardi, mon » ami. J'aurais dit cela tôt ou tard, moins bien à coup » sûr. Il me revient que vous avez été admirable, au- » dessus même de tout ce que vous avez été. »

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