‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 113 sur 150 · Voy. Préface des Jésuites · texte numérisé non relu

Voy. Préface des Jésuites

336 EDGAK QUINET.

Faccepte sincèrement; c'est dans ces luttes étemelles de la science et de la croyance que Thomme s'élève à une croyance supérieure, à une science supérieure. Portons plus avant et plus loin le drapeau de la libre discussion.

Après avoir analysé l'esprit des diverses institutions, des ordres divers, le professeur caractérise la société de Jésus, son esprit de cosmopolitisme. Elle ne convoite pas un tombeau; ce qu'elle veut, c'est le vivant pour en faire un cadavre.

Dès qu'une doctrine veut contrefaire la vie qu'elle a perdue, c'est une sorte de jésuitisme.

Le tempérament des jésuites est incompatible avec celui de la terre de France ; elle a soif de sincérité, de franchise ; ils apportent la tactique, le stratagème; la France ne peut vivre sans la liberté, les jésuites apportent la dépendance absolue: Que Vhomme devienne tel qu'un cadavre. Si nous valons quelque chose, c'est par l'élan spontané, par la loyauté, par la rectitude de l'esprit. Le jésuitisme n'est que subtilité el détours d'intention. Ce qui fait la France si grande, même au cœur de la défaite, c'est la puissance de l'âme; le jésuite s'en défie. Il s'agit donc de l'existence même de l'esprit français; d'où la conclusion, ou le jésuitisme doit abolir l'esprit de la France, ou la France abolir l'esprit du jésuitisme...

Tous les projets ambitieux du jésuitisme palissent devant la résolution de refaire par la base l'éducation du genre humain. Pour mieux arrêter le mouvement d'innovation, l'élan de la pensée humaine, les jésuites bâtissent sur Joute la terre des maisons à la science pour emprisonner l'essor de la science; donner à l'esprit un mouvement apparent qui lui rende impossible tout mouvement réel, le consumer dans une gymnastique incessante et sous de faux semblants d'activité, caresser la curiosité, éteindre dans le principe le génie de découverte, étouffer le savoir sous la poussière des livres, voilà le grand plan d'éducation, suivi avec tant de prudence

et un art si consommé. Jamais on ne mit tant de raison à conspirer contre la raison*.

En dehors de la partie militante, offensive et défensive, et de la partie purement historique, ce cours renferme les plus hautes et les plus sereines idées qu'un maître aimé de la jeunesse puisse échanger avec des esprits généreux. Toute l'éducation morale des masses et tout l'avenir est dans cette conclusion où il adjure les générations nouvelles de partager le pain de la science avec la foule des frères inconnus, de défendre partout leurs droits, leur existence intellectuelle, de leur frayer le chemin de l'intelligence :

C'est sur vous que peut se mesurer l'avenir de la France. Songez bien qu'elle sera un jour ce que vous êtes au fond du cœur en ce moment. Vous qui allez vous séparer pour vous élancer dans différentes carrières publiques ou privées, vous qui serez demain des orateurs, des écrivains, des magistrats, vous à qui je parle peut-être pour la dernière fois, si jamais il m'est arrivé de réveiller en vous un instinct, une pensée d'avenir, ne les considérez pas, plus tard, comme un rêve, une illusion de jeunesse qu'il est bon de renier sitôt qu'on pourrait l'appliquer, c'est-à-dire sitôt que l'intérêt s'en mêle. Ne reniez pas à votre tour vos propres espérances, ne démentez pas vos pensées les meilleures, celles qui sont nées en vous, sous l'œil de Dieu, quand, éloignés des convoitises du monde, ignorés, pauvres peut-être, vous demeurerez seuls en présence du ciel et de la terre. Bâtissez d'avance autour de vous un mur que la corruption ne puisse surmonter ; car la corruption vous attend au sortir de cette enceinte.

Quelques années après, Edgar Quinet se demandait: 1. Extrait analytique.

« Où sont les auditeurs qui ont assisté à cet enseignement V Que sont devenues les âmes neuves que le souffle d'aucun mensonge n'avait encore ternies?Je m'adressais à elles comme à des témoins irrécusables de la vérité morale. Comment ont-ils traversé la vie? Quelques-uns m'entendent-ils encore? Le lien qui s'est formé entre les intelligences se brise-t-il comme les autres liens de la terre ? j>

Trois fois la liberté a répondu à cette question. 1848 est un premier effort de la France pour entrer dans la voie tracée par l'enseignement héroïque de nos maîtres. La République, rcssuscitée en 1870, est une nouvelle affirmation de leurs principes. Enfin le grand combat entre le jésuitisme et l'esprit de la Révolution française, qui éclata au Collège de France, a été repris depuis les décrets du 29 mars 1880 contre les congrégations.

Dans une préface pour la dixième édition des Jésuites, Edgar Quinet passe en revue ses prévisions de 1843, et, examinant la marche suivie par la méthode jésuitique, rappelle ce qu'il disait :

« Si nous ne ranimons pas le principe de la vie morale, nous marchons à un bouleversement ou à une démission... »

La démission que je redoutais en 1843 est devenue, en 1870, démembrement et ruine.

Il ne lui a pas été donné de voir le relèvement de la France, et ses plus chères idées en matière d'éducation nationale réalisées par des hommes de progrès, par des esprits patriotiques! mais le vieux lutteur avait coutume de dire :

Nous vaincrons, morts ou vivants !

COURS SUR l'ultramontanisme,

L'ennemi veillait, ne se décourageait pas ; au lieu de continuer la lutte au grand jour, à grand renfort d'attaques passionnées et bruyantes, il prit les vrais procédés jésuitiques. Sourdement, sournoisement, on étouffa la parole d'Edgar Quinet.

Invité par l'administration du Collège de France « à ne pas sortir du programme »*, le professeur répondit qu'il s'y tenait strictement et n'avait rien à y changer; l'étude des Littératures et des Institutions comparées était son sujet même.

Alors commença cette petite guerre de chicanes sur le mot « Institutions politiques ». On voulait l'effacer du

1. Voy. Lettre d'Edgar Quinet à l'administration du GoUège de France, page 372.

programme. Edgar Quinet tint bon. On n'imagine pas les subterfuges auxquels on recourut pour prolonger le débat et empêcher le professeur de remonter dans sa chaire.

Des lettres intimes adressées à Edgar Quinet contiennent de curieux échantillons de dialogues où figurent MM. Letronne, Nisard, Villemain, Salvandy, et de démarches dont on obsédait Edgar Quinet.

Ses collègues du Collège de France avouaient hautement qu'il ne s'écartait pas de son programme, et que lui ôter son titre, c'était lui ôter son sujet.

Enfin, l'affaire fut soumise au conseil des ministres. Quelques jours après, on vit le programme du Cours du Collège de France affiché et le titre changé. Le ministère avait cédé à la pression cléricale.

Edgar Quinet proteste par une lettre publique, et son cours est aussitôt suspendu*. C'est alors qu'il utilise ces vacances forcées en allant étudier à la source même du jésuitisme, dans la patrie d'Ignace de Loyola et de Torquemada, ce que la vue des lieux, des monuments, apprend plus éloquemment que tous les in-folio.

1. L*étroite union de Michelet et de Quinet les a teUement identifiés, qu'il en est résulté, comme dans les légendes, une confusion que Thistorien a le devoir de démêler. Vingt ans d*exil ont enfoui dans Toubli tout ce qui concerne le proscrit.

Le cours d'Edgar Quinet seul a été suspendu en octobre 1843, puis complètement interdit en 1846.

La chaire de Michelet n*a pas été fermée après les leçons sur les Jésuites en 1843 ; il a continué son enseignement au Collège de France. Il fut suspendu en janvier 18i8. La Révolution de Février rouvrit les chaires des trois professeurs. Le Coup d'État les brisa en mars 1852.

Parti pour l'Espagne en novembre 1843, il revient au bout de deux mois. En son absence, l'assemblée des professeurs du Collège de France interroge Michelet sur les intentions d'Edgar Quinet : « Il ne changera rien à son programme, > fut sa réponse. « Nous avions pris le meilleur moyen, » dit Michelet à son ami, en lui rendant compte du dialogue de cette séance.

M. Villemain était alors gravement malade. Un changement de politique dans le ministère dénoua la situation, qui semblait inextricable. Edgar Quinet eut gain de cause et reprit avec éclat son cours, en février 1844.

Ceux qui espéraient une note moins accentuée furent singulièrement déçus; le professeur continua avec la même indépendance intrépide, la même hauteur de vues. Il rapportait de ce voyage en 'Espagne tous les éléments de ses leçons sur l'ultramontanisme.

Deux fragments de lettres de sa mère ont trait à ce cours de 1844 :

Je ne veux pas, cher enfant, mal occuper ton temps par une véritable lettre de moi. Je veux seulement te dire quelle complète joie j'ai eue, non pas tant de tes éclatants succès, (jue de Tadhésion entière que mon cœur et mon esprit ont donnée à ton discours. Je ne te dirai rien du talent, je ne veux te louer que sur l'admirable paix qu'une âme grande et forte peut seule donner dans le temps où nous vivons. Quelle douceur, quel oubli de sa personnalité, quel calme dans ce que tu (lis de la dénonciation des évêquesM On croirait qu'elle ne te regarde pas. J'ai été émue jusqu'aux larmes à cet endroit si chrétien, et pour cela même d'une si grande élévation. Mon cher enfant, Dieu t'inspire, puisque tu domptes en toi le ressentiment et de l'injure et de l'offense.

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