‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 13 sur 150 · Voy. la Revision, VExpédition du Mexique · texte numérisé non relu

Voy. la Revision, VExpédition du Mexique

faitement tranquille en face de ses ennemis, il me disait en riant : « Ils ne me font pas plus d'effet que si je voyais marcher devant moi une paire de pincettes. » Étaient-ce des ennemis ? Non. Peut-être des consciences mal à Taise. Il était, lui, la voix de la conscience.

Mais revenons à la treizième année.

Toutes les qualités distinctives de l'homme, la modestie, la haute droiture, le dédain de l'opinion, se retrouvent déjà chez l'enfant. Que de fois il se renferma dans un silence obstiné, laissant passer l'averse des reproches immérités ! Sous cet air impassible se cachaient la plus vive sensibilité et des mobiles d'une délicatesse exquise, joints aune fermeté de caractère d'autant plus rare qu'il résistait à des tentations d'amour-propre. On va en juger. Oui, il se serait laissé accuser, déchirer, haïr, sans se justifier, plutôt que de manquer à la voix intérieure qui l'approuvait, lorsque tous le méconnaissaient.

Tous les étés, il accompagnait sa mère à Ouilly, où elle passait quelques jours chez madame et M. Bruys (le sous-préfet de Charolles). Les deux familles étaient très liées, Charles et Léon Bruys étaient les plus anciens camarades d'Edgar. Ils apprenaient aussi le violon. Un jour, au «alon, Charles est invité à jouer un morceau, il s'en acquitte si mal, que madame Bruys le fait cesser et exige qu'Edgar le joue. Il refuse; ni prières, ni menaces, rien ne fléchit son obstination.

J'ai trouvé à ce sujet quelques lignes de madame Quinet mère adressées en 1816 à une parente :

.,. Madame Bruys, froide, cérémonieuse et contenue, aimait

cependant sincèrement Edgar. Elle Taimaît, m'a-t-elle dit, pour sa physionomie, son austère réserve, son silence, sa discrétion, sa passion pour la musique (elle est très bonne musicienne). Elle aurait voulu que Charles le fût; il avait un maître trois ans avant Edgar, et Edgar l'a devancé, à ce qu'il paraît. Elle Taime pour sa modestie. L'année dernière, il n'a amais, quelques instances qu'on lui ait faites, voulu jouer un morceau que Charles venait de mal jouer. Je l'ai grondé, il a pris son air grognon et s'est rendu ridicule par des refus pitoyables pour si peu de talent. Madame et M. Bruys ont pris un air très sévère, il n'a été que plus revéche. Nous l'avons laissé là, en haussant les épaules, et moi très humiliée d'avoir un si vilain enfant.

A peine étions-nous seuls, lui et moi, que j'ai recommencé à crier. Il ne s'en est pas inquiété et m'a dit : c Mais n'as-tu pas vu comme Charles a mal joué ? Je sais ce morceau et je ne pouvais pas le jouer après lui, devant tout le monde. A la bonne heure, si nous avions été seuls avec toi, qui n'écoutes pas. >

J'ai l'âme si basse, que je n'ai toujours pas compris. 11 a fallu qu'il m'expliquât que le père, la mère, le grand-père de Charles auraient nécessairement trouvé qu'il jouait mieux que Charles, ce qu'il ne fallait pas.

Quelques jours après, Edgar étant tout seul dans sa chambre, joua ce malheureux morceau. Madame Bruys l'entendit, elle écouta et me dit : c Je vois à présent pourquoi Edgar n'a pas voulu jouer l'antre jour. » Et, quand il rentra, elle l'embrassa et le loi dit. 11 se troubla beaucoup, devint très rouge, comme si un grand secret était découvert et se sauva, en se débarrassant de madame Bruys tant vite qu'il put.

On peut dire que les lignes principales de réducation chez l'enfant sont précisément celles qui ont tracé les plus profonds sillons dans sa vie d'homme.

Le premier nom qu'il apprend à aimer, c'est Voltaire.

Le premier morceau de musique, la Marseillaise.

Sa première notion du droit d'autrui, la guerre de Tindépendance espagnole.

Sa première peine, Fexil de madame de Staël. Par elle, l'enfant apprit à soufiQrir pour une cause morale ; par elle aussi, il garde le sens des mots sacrés, justice et liberté, oubliés autant que l'hymne de la Révolution.

Les événements politiques ont ainsi formé cette jeune âme à leurs leçons éloquentes. A six ans, le mot de France avait déjà pour Edgar Quinet toute sa magie. Aussi comme il ressentit, en 1815, les désastres publics !

C'est la patrie qui l'enflamme contre l'invasion, contre la Restauration. Avec le peuple, avec les pauvres, il re&sent profondément l'injure faite au pays et la haine de l'étranger. Sous le bonapartisme dé cet enfant de douze ans, ou, pour parler plus exactement, sous le culte de la France armée j palpitait l'amour ardent de la liberté et de la dignité humaine, qui est resté le caractère de sa vie.

La légende napoléonienne régnait sur son esprit en 1814, 1815, lorsqu'il vit la France vaincue, humiliée. Mais les semences de justice et de raison qui germaient en lui se développèrent après la chute de l'Empire, et un monde d'idées de liberté remplaça la légende que les malheurs de la patrie avaient fait naître.

Plus tard Napoléon devint im héros de poème, le poète seul Fa célébré. L'historien est resté immuable dans ses jugements sur l'homme de brumaire, sur le despote. Personne ne dépassera en sévérité, en justice impartiale, VHistoire de la Campagne de 1815 d'Edgar Quinet. Quant au poème AeNapoléofij l'horreur de la tyrannie,

l'amour de la patrie et de la liberté éclatent dans tous les chants.

Dans nos causeries d'exil, il revenait souvent sur ce détestable esprit de la province, en 1815. « Tout semblait fini en France, disait-il ; vraiment il n'y avait plus un souffle, nul ressort. Tout ce que je voyais de mes yeux était lamentable; jamais nous n'entendions les mots liberté, élections, Chambres. Le souvenir de la liberté était complètement mort chez les Français. Quels sont les chants de guerre que nous opposions aux féroces cris de guerre de Lutzow ?

Un pied de nez, pour vous beaux royalistes, Un pied de nez, un pied de nez!

Et puis encore le refrain de Béranger :

Mes amis, à quoi sert de gémir ?

Autant de pris sur T ennemi.

A ce propos, je me rappelle qu'un soir, en écoutant une sonate de Beethoven, Edgar Quinet trouva à la fin du presto les réminiscences d'une marche tyrolienne qu'il entendit pendant l'invasion. Les soldats autrichiens ou plutôt hongrois battaient le rappel, en vrais artistes, sur un air tyrolien ; l'enfant, malgré sa haine contre l'étranger, en fut frappé. Beethoven, qui empruntait parfois des airs populaires, aura introduit celui-ci dans le finale de la sonate.

Au collège de Lyon, le jeune homme n'est plus sous

la direction maternelle, son esprit se façonne tout seul. Quel contraste entre ses pensées intérieures et le ton encore enfantin de ses lettres ! L'instruction qu'il acquiert par ses immenses lectures donne à sa pensée une précoce maturité et l'habitue à manier de bonne heure les problèmes philosophiques et historiques. Dès la première année du collège, il dévore l'antiquité romaine; il ne veut pas qu'une seule ligne lui échappe, et il y réussit, le latin lui étant aussi familier que le français; il l'avait appris en jouant dès l'âge de cinq ans.

Chose remarquable, la révélation de l'histoire lui vint d'abord par les révolutions de la langue. A quatorze ans, il suit le chemin de la haute philologie, « ne laissant passer aucun mot sans le peser et l'examiner de près, sans chercher son histoire dans celle des mœurs, des usages, des opinions, des lois ». Qu'on pèse cet aveu, cette méthode!

Les événements contemporains l'aident aussi à comprendre l'antiquité; les hordes étrangères de 1815, les cours prévôtales de 1816, la peur universelle pendant la Terreur blanche éclairent pour lui Tacite, son incomparable Tacite, qui devient son bréviaire.

Je ne saurais trop insister sur ce moment décisif où la vie de l'intelligence s'éveilla pour lui, grâce au recueillement, à la solitude qui lui fut ménagée à lui seul, entre tous les élèves. Oui, c'est là, au collège de Lyon, dans cette cellule de quatre à cinq pieds carrés, encombrée de briques, à peine éclairée par une fenêtre basse d'où il apercevait le Rhône, c'est là qu'il est né à la vie de l'esprit.

Un point bien frappant, c'est que dès lors il applique instinctivement la méthode des sciences comparées à tous les faits, à toutes les idées qu'il rencontre. Je ne sais si, de 1817 à 1820, cette méthode était répandue; il est certain qu'il la découvrit tout seul, dans son abri silencieux.

D'autres jeunes gens eussent acquis une simple érudition de mots, par de si immenses lectures. Le penseur futur prit l'habitude d'examiner tous les termes, les faits et les idées. Cette constante méditation porta son esprit à chercher les analogies. Il commence à entre* voir des similitudes entre les événements historiques, les phénomènes moraux et les phénomènes de la création. Il observe que les uns et les autres sont soumis aux mêmes lois. Plus tard, il en tirera des conséquences en philosophie, en histoire et dans les sciences naturelles.

Il faut reconnaître que l'extrême modestie d'Edgar Quinet, ici comme ailleurs, n'a pas assez fait ressortir l'originalité de ce procédé d'études, si nouveau, surtout chez un adolescent.

Son intelligence réunissait déjà un fond très riche d'impressions, d'images, à travers lesquelles il analyse toute chose. Cette réflexion précoce, ces études approfondies, les analogies qu'il établit entre le monde vivant et le passé, exercent, aiguisent son discernement historique, et préparent en lui le philosophe, l'historien, l'homme politique clairvoyant. Car le don prophétique, si puissant chez Edgar Quinet, est comme une synthèse des vérités les plus hautes, confrontées, contrôlées avec le présent, en vue de l'avenir.

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Le sentiment de l'histoire naissait chez lui-même à Taspect du culte catholique; l'antiquité orientale et le moyen âge se révèlent dans les cérémonies de l'Église. Il les regardait avec curiosité pour trouver leur rapport avec l'Ancien et le Nouveau Testament; c'étaient comme des notes vivantes ajoutées à la Bible latine qu'il lisait pendant l'office. Dans les mystères du culte, il voyait le côté historique; le Génie des Religions est déjà là en germe. A l'âge de treize ans, lorsqu'il lisait à l'église l'Apocalypse, le sens historique lui apparaissait clair et net. Pour lui les différents peuples. Assyrie, Palestine, Grèce étaient symbolisés par ces monstres qui signifiaient l'élévation et la chutç des civilisations et des Églises.

Ce serait ici l'occasion de rechercher si les idées religieuses d'Edgar Quinet ont pris leurs racines dans ses premières années. Sa mère, calviniste, ne lui parla jamais d'aucun dogme particulier à une Église; mais, dans cette âme d'enfant, elle fit naître les plus saintes aspiirations vers la sagesse et la vérité.

N'est-ce pas la vraie prière ?

Cette ferveur qu'il ressentit le jour de sa première communion^ ne se renouvela plus, et la perte de ce rêve sacré ne devint nullement une cause de douleur, car, ditAlj la vérité m'atoujours semblé le seul bien désirable.

Remarquons ceci : dès l'âge de treize ans, point de controverse, point d'incertitude.// nedismtaitpaSj mais il ne confondit jamais les émotions d'imagination avec les émotions de la foi.

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