‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 127 sur 150 · MANIFESTATION CHEZ M. QUINET · texte numérisé non relu

MANIFESTATION CHEZ M. QUINET

La mesure autocratique prise par M. de Salvandy contre M. Quinet ne pouvait manquer de produire dans les écoles une vive émotion. Les étudiants crurent devoir au professeur, qu'une destitution déguisée atteignait au milieu de si carrière brillante, une preuve solennelle de sympathie. A onie heures, douze cents d'entre eux partaient de la place da Panthéon et venaient se joindre à un nombre à peu près égal de leurs condisciples qui s'étaient réunis sur la place de rHiCole militaire.

Une colonne composée de trois mille jeunes gens se dirigea donc vers la demeure de M. Quinet. L'ordre le plu? parfait, le silence le plus religieux régnaient dans les ran^^s; car tout le monde avait compris ce que devait présenter de particulièrement grave la manifestation qu'on voulait faire. A leur arrivée chez le professeur, un étudiant lui adressa au nom de ses condisciples, Tallocution suivante :

« Monsieur,

» Les écoles ont vivement ressenti le coup qui vous frappe. Il était de leur devoir de protester, par une manifestation solennelle, contre tout ce que l'acte du ministère accuse d'hypocrisie et de lâcheté.

> Le gouvernement a payé sa dette, Rome reçoit le prix de ses mensongères concessions. Il ne faut pas qu'en France la liberté de la pensée conserve un seul asile. Lorsque tant de chaires sont occupées par l'insouciance ou par Tapostasie, il

ne faut pas qu'une voix importune vienne troubler le silence profond que le pouvoir commande autour de lui.

3> Il est des gens qui ne se trouvent pas à Taise quand on retrace de notre Révolution les luttes héroïques, les triomphes et les sublimes dévouements.

» Nos applaudissements ont retenti au delà du Collège de France. On s'est épouvanté de voir parmi nous un patriotisme vrai, Tenthousiasme des grands jours. On ne peut nous atteindre, on vous frappe.

» Le ministre inaugure dignement une série d'actes illégaux et réactionnaires. En unissant à l'étude de la littérature celle des institutions qui ont toujours influé si puissamment sur la direction et les progrès de l'esprit humain, vous n'avez pas dénaturé le but de votre enseignement, vous l'avez au contraire pleinement atteint, vous l'avez élevé. La mesure qui déchire la moitié de votre programme, qui mutile votre pensée, enlève à votre cours et son éclat et sa grandeur.

s Nos sentiments sont connus, on sait quelles sympathies vous entourent; votre cause est la nôtre, ou, bien plutôt c'est notre cause que vous soutenez. C'est pour nous que vous avez combattu, avec autant de fermeté que d'éloquence, cette réaction ultramontaine contre l'esprit de la Révolution.

» En venant aujourd'hui vous féliciter de votre attitude ferme et loyale, nous ne faisons qu'obéir à la voix de notre cœur et accomplir un devoir de reconnaissance. Entre les écoles et ceux qui représentent leurs idées et leurs sentiments, il existe une juste solidarité. Dans toute cette foule d'étudiants qui vous entourent, il n'en est pas un qui ne se regarde comme engagé dans cette querelle, pas un qui ne soit prêt à y apporter tout ce qu'il a d'énergie et de dévouement.

^ Fragile appui prêté à des tentatives impuissantes 1 On peut tenir longtemps la liberté assoupie ; mais, lorsqu'une fois elle s'est éveillée et qu'elle est debout, il faut compter avec elle.

y> Dans la lutte engagée, vous avez pour vous, monsieur, contre un acte de despotisme le droit, contre un ministère l'opinion, contre les attaques de quelques obscurantins en retard, les sympathies d'une nombreuse jeunesse qui ap-

plaudit î\ votre courage et s'unit de cœur à vos efforts «. »

Après un moment de silence, Edgar Quinet, profondément ému, répondit en ces termes :

Messieurs,

Si l'on a pensé me ruiner moralement, votre présence m'aide à croire que Ton n'y a pas réussi. La démarche qu(' vous faites en ce moment, jointe aux démonstrations de la presse, prouve de plus qu'il ne s'agit pas seulement de ma personne, mais d'une cause générale.

J'ai toujours trouvé en vous, messieurs, non pas seulement des esprits sympathiques, mais, permettez-moi de le dire, de véritables amis. Les belles journées de ma vie, celles qui compteront pour moi, se sont passées au milieu de vous. Ou a pu croire que la crainte d'être arraché à des succès que vous me rendiez si faciles m'entraînerait à une concession. La douleur d'être séparé de vous, je l'éprouve en cet instant, et pourtant il faut que j'y résiste ; car, si j'eusse fait un pas dans la voie qu'on m'ouvrait, d'un côté je me brisais contre une contradiction, et, de l'autre, on poussait mon auditoire à une effervescence que Ton n'eût pas manqué de transformer en désordres. Ma résolution était donc arrêtée par la nécessité, même qu'on m'imposait; je ne pouvais, sans me manquer, décider autrement. L'opinion en a jugé ainsi. Mieux vaut cent fois ne vous revoir jamais que vous revoir avec la moitié de mes principes.

Je ne pouvais consentir non plus à ce que l'on eût le droit de dire en Europe que le haut enseignement de France effaçait de ses programmes, sans protester, le mot institutions, et qu'une sommation aussi extraordinaire était acceptée bouche close.

Sans parler de mon honneur, celui du Collège de France m'imposait la conduite que j'ai tenue. Eh ! remarquez

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