Voy. aussi Réponse aux députations des Écoles, Juin
:>.« EDGAR QUI.XET.
.Muu>i(rur le ministre.
Au iiioiiieiit (l'ouvrir mon coors, je sois oflicieJJemeDt sstn que vuu> avez refusé d'approuver le programme de nb levuDs. tel qu'il vient d'être accepté par rassemblée des pr(fes>eur> du Collège de France. Ce programme était codiê dans ces termes : Des littératum et des institutions (oipartes de l'Europe méridionale. Vons m^avez fait prértÉ que vous eflacez de ce titre le mot institutions, et Tousm'avei invité à consentir à ce retranchement. J*ai l'honneur de m^ exposer les raisons qui ne me permettent pas d^accepterlï radiation proposée.
Le titre que vous condamnez, monsieur le ministre, n'e^t pas une innovation de ma part. Il a été approuvé saosi jeclions, depuis plusieurs années, par rassemblée des professeurs ; il Ta été aussi par votre prédécesseur et par vov- Lorsque, le 13 juillet dernier, vous avez interrogé le CoU^ de France pour savoir si j*étais sorti des limites prescrites à mon enseignement, rassemblée a répondu que je n^avais pa> outrepassé mon droit, puisque j'étais resté dans les conditions de mon programme. En déchirant aujourd'hui ce même programme tant de fois approuvé, vous m'*enlevez ce quia été et ce qui devait rester ma juste et unique garantie...
Ce programme contient le principe de mon enseignement. Quand vous effacez ce principe, vous effacez mon enseignement même et me le rendez impossible quoi que je fasse. Vous m'interdisez, monsieur le ministre, de mettre en regani les littératures et les institutions; mais ce rapport est précisément le fond scientilique, philosophique de tous les sujets que je suis chargé de traiter; c'est la condition de ma chaire, sans quoi elle ne peut subsister. C'est à cause de cela que je Toccupe; supprimez ce caractère, elle n'existe plus. Je la détruis moi-même, sij'accepteTinterdiction que vous prononcez, et je trahis non seulement la cause de mon enseignement en particulier, mais celle de tout enseignement littéraire, historique ou philosophique....
Il n'est rien au monde que je ne préfère plutôt que d'accepter une situation dont la première loi serait de manquer
de franchise envers vous, envers le public, envers moimême.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Nous n'entrerons pas dans le détail fastidieux des interminables démarches, contre-marches, propositions de l'administration du Collège de France*. La polémique soulevée dans la presse passionnait tous les esprits; la campagne était vivement menée par les journaux avancés, surtout pas la Réforme. Les journaux ultramontains, V Univers^ le iUfowrf^, jubilaient.
M. Michelet ouvrit seul son cours. Ce fut une agitation indescriptible. Sa leçon était consacrée en grande partie à la Pologne, mais chaque allusion était soulignée par des acclamations. J'entends encore sa voix vibrante: « Je traite, cette année, un sujet saint et sacré; je parle de la Patrie, de la Nationalité. »
C'était le 29 janvier 1846; la physionomie de Michelet, flamme vivante de l'esprit, sa parole magnétique, remuaient profondément l'auditoire. Ah ! combien l'air était chargé d'électricité dans celte salle où se pressait une jeunesse généreuse. L'interdiction du cours d'Edgar Quinet avait surexcité l'enthousiasme pour son nom, pour ses idées. Présent en esprit au milieu de l'auditoire, il est salué avec transport, lorsque Michelet rappelle l'intimité de cœur et d'àme qui l'unit à son frère de combat; des acclamations ardentes éclatent sur tous les bancs, quand
1 . Yoy. plus loin Lettre à rAdministration du CoUège de France.
* EDGAR Qri3l£T.
:... pr-i'-Q'*»? l'> Liom deOainet. El Xîehelet. énin, s'iiifl .lit e' reineri-i.iLt poarim aatre lai-méme.
L.i '>>iLirai:e du CkrisiiatiUme et de la Récoluti ^r^iLiiî ie r^p-Mi'ire laPeuple de Xichelet, qui avait ded .'» ^'U inii ^m livre le plQS déoioeraliqoe.
LVt.ir puliti.iue -ie l'Europe ajoafait anssî à cette fier '1-: monieat. lut? nouvelle violation da droit. raaiieii( '!»* Cnio-ni-? ;'i rAutriche, faisait boaillonner d'indigo: îi'»n tr>u>le<iimi>dela Poloj^erle sonlDe avant-conrei 'les rêvii lut ions im roulait dans 1 air.
M. Mit'heletpninoriça lentement, gravement ces mol: H Messi»Mirs, le droit est éternel. »
La tlispariiioEi du dernier vestige de la nationalité jm lonaise remuait violemment Topinion publique, et a mots : •! Le droit est éternel. % celle promesse d'aveni étaient en même temps une protestation contre l'étouffi ment d'une parole aimée.
M. de Lamennais venait de publier, dans la matinéi un magnifique artii^le contre Tannexion de Cracovie, qi parut aussitôt traduit en dix langues. Avant l'entrée d Michèle!, on avait organisé une quête en faveur des écok polonaises, et une jeune dame, disciple du maître, faisa passer de banc en banc une aumôniëre en velours qii revint richement garnie et qui fut déposée sur la chair du professeur. Après la leçon, une députation de jeune gens. Charles Michelet et Alfred Dumesnil en tête, por lèrent à la Réforme l'offrande des auditeurs du Collëg< do France.
La lutte engagée continua tacitement, et tint les espril en haleine; de 184G à 1848, on n'ouvrait pas un jouma
sans y relrouverle nom de deux professeurs, de celui qui coiilinuait son cours et surtout de celui dont la parole était interdite.
Une remarque en passant : Edgar Quinet ne fut pas abandonné brusquement par les libéraux après le cours sur les jésuites. Les salons battirent froid; mais, tant que la chaire du Collège de France lui resta ouverte, l'éclat de sa parole, le retentissement de son succès, retenaient la plupart des gens. Ce fut seulement à dater de rinterdiction de son enseignement qu'une grande partie des anciens libéraux se séparèrent de lui. Combien l'écart devint plus grand après 1848 !
On peut dire que tout le personnel de ses relations fut renouvelé, à l'exception des cœurs immuables qui s'identifiaient comme lui aux idées de justice et de liberté.
Un mot encore à propos de la Pologne. Le général Deinbinski, toujours très lié avec Edgar Quinet, lui écrit ceci sur les événements de Cracovie:
Paris, 20 mars 1846.
J'ai reçu une lettre en date du 8 mars de Cracovie; elle (iécritjour par jour tout ce qui s'y est passé. Il ne faut pas se l'aire d'illusion. Aucune colonne n'a été envoyée aux monts Carpathes. Tout est clairement énoncé dans cette lettre, mais il en ressort des faits atroces du gouvernement autrichien. Si vous aviez le temps d'en venir prendre connaissance, j'en serais charmé, car le temps me manque pour aller chez vous. La Lithuanie est tranquille, quoi qu'on en dise. Si les maN heurs survenus pouvaient dessiller les yeux de votre jeunesse et lui faire voir qu'on ne met pas impunément de côté les hommes d'expérience ! car il est évident que cette tentative qui attire tant de malheurs sur le pays aurait réussi, si elle
Xi EDGAR QUINET.
iivait élc mieux dirigée et surtout si, dés Tabord, desuiconnus avaient servi de garantie. La lettre, très long».!prouve. Je l*ai traduite, je la fais copier; car elle crie tcgeance contre les actes barbares, atroces et astudeni, e!>{ plovês par l'Autriche.
Votre bien dévoué
HENRI DEXBINSKI.
Je n'ai pas parlé du livre JUes vacances en EsfafP qui parut eu mars 1846 et devint populaire. Les lettre d'Edgar Quinet, écrites de Madrid et de Cadix à sa familk. sont, peut-être, plus intéressantes encore.
Au semestre de Pâques, Edgar Quinet répond en «ï termes i\ Tadministration du Collège de France :
Paris, 8 «ttH 1846.
Monsieur rAdministrateur,
J'ai reçu la lettre par laquelle vous me faites rhouneurde nrannonccr que M. le ministre a de nouveau effacé le mot imtitutions dans le titre do mon cours, quoique ce programmt ait étô admis pendant plusieurs années; je me permettrai d'abord de rappeler que le terme qu'on m'interdit aujourd'hui faisait partie du programme de mon cours de Lvon; et il n'entre, je pense, dans l'esprit de personne que les liberih du (loll(>ge de Franco soient moins étendues que celles d'unt
iératures et Institutions comparées, on efface le second, 1;» vérité est que l'on détruit le principe même de mon enseignement tel que je l'ai conçu et pratiqué toute ma vie. Mt demander de changer tout cela d'un trait de plume, c'est demander l'impossible. Ce qui ne l'est pas moins, c'est d'ai-
cepter une condamnation préventive : on me juge pour les fautes à venir, avant même que j'aie rien dit.
D'ailleurs, il ne s'agit pas de moi, monsieur TAdministrateur, mais de l'enseignement supérieur en général, et du caractère du Collège de France en particulier. Si, dans l'une de nos chaires, nous consentons à abandonner ce qui est un droit consacré, que devient alors l'indépendance du corps enseignant? Si les franchises philosophiques du Collège de France sont sacrifiées sans défense, qu'arrivera-t-il des professeurs de facultés ? Je n'ai pas besoin de vous rappeler à cet égard l'ordonnance royale qui marque le caractère et définit les droits du Collège de France ; la dignité, la liberté de notre institution y sont relevées en des termes que nous ne pouvons oublier et qui sont faits pour résoudre les difficultés présentes :
c Le Collège royal de France, dit l'ordonnance, placé au sein de la capitale, et comme au centre de l'instruction publique, semble inviter plutôt à ses leçons ceux qui se livrent volontairement et par goût aux recherches générales et spéculatives, ceux qui se proposent d'acquérir non point la pratique, mais la théorie des sciences; non point la notion matérielle des faits de l'histoire, mais l'intelligence de son esprit; non point l'usage mécanique des langues vulgaires, mais Vapplicaiion des divers idiomes à la discussion critique des doctrines religieuses et philosophiques.
» Si tel n'a pas été le but de l'institution primitive du Collègc de France, si ce n'est pas conformément à ces vues qu'ont été créées quelques-unes des chaires actuellement existantes, du moins y sommes-nous ramenés aujourd'hui par le mouvement des études et par l'état nouveau des sciences €t de la littérature. Tout ce qu'il y a d'arrêté, de défini dans les connaissances humaines, est devenu indispensable à l'éducation de la jeunesse. C'est la partie de l'enseignement qui est dévolue aux écoles universitaires.
]» Tout ce qui est critique, discussion, philosophie générale; tout ce que les jeunes gens sont libres d'apprendre ou d'ignorer, peut être consigné au Collège de France. Ainsi se perl^ctionnera le système complet de l'enseignement national. >
Tels sont, monsieur l'Administrateur, les termes par lesquels le gouvernement a consacré les droits, la dignité, Fin-
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dépendance philosophique du Collège de France. Le gouvernement a établi ces principes en 1831; je ne suppose pas qu'il ait changé de doctrine à cet égard; dans tous les cas, ces principes sont ceux d'un enseignement supérieur, et ils ne se modifient pas au gré des circonstances externes. Abandonnerons-nous aujourd'hui les droits philosophiques que le gouvernement a lui-même reconnus dans nos chaires ? Renoncerons-nous à ce qu'il a considéré comme une conquête nouvelle de notre siècle? Voilà, pour moi, la question.
Le programme de mon cours. Littératures et Institutions comparées, n'est autre chose que la tradition de l'ordonnance royale qui régit en partie notre établissement. Pour briser mon programme, il faut briser cette ordonnance ; je ne fais que la résumer et l'appliquer. Tant qu'elle subsiste, mon droit est entier. La révoquer, c'est rompre avec l'esprit de notre siècle, avec ce qu'elle définit, fort bien, le mouvement actuel des études et l'état nouveau des sciences et de la littérature. *
Comment, monsieur l'Administrateur, pourrions-nous admettre qu'il y ait au Collège de France huit ou dix chaires de littératures, orientales, grecques, anciennes, modernes, et que personne, dans cet établissement, n'ait le droit de traiter des institutions de l'Orient, de l'antiquité ou des temps modernes? Qui donc parlera de ces choses et où s'enseigneront-clles ? Puis-je consentir à un retranchement qui serait, en principe, une atteinte manifeste au Collège de France et la destruction même de ma chaire? Au lieu de l'esprit élevé de notre institution, ce serait tout ramener à un enseignement de rhétorique.
Vous savez mieux que moi, monsieur l'Administrateur, quel est le sentiment des universités étrangères à ce sujet, et combien elles ont fait respecter chez elles le principe de liberté dans le haut enseignement. Notre vénérable et illustre ami, M. Creutzer, est professeur de littérature grecque à Heidelberg ; qui jamais a songé à lui interdire de traiter, depuis trente années, des institutions religieuses de l'antiquité orientale et grecque ? M. Schelling est sous la main d'un roi absolu; sa chaire est celle de philosophie: quel ministre lui a jamais interdit d'intituler son cours. Philosophie de la révélation ? J'ose avancer qu'il n'y aurait [kis
d'étonnement pareil à celui qu'on éprouverait à Berlin, à Munich ou à Heidelberg, si Ton adressait à un professeur de ces universités l'étrange injonction qui m'est faite. Aussi ne serez-vous pas surpris, si je me refuse à un changement qui d'abord m'est impossible, et qui, en second lieu, aurait pour résultat de placer les libertés, la dignité philosophique du Collège de France, infmiment au-dessous des universités étrangères. Le moyen de concevoir et d'admettre que nous ayons, en France, au sommet de l'enseignement, moins de droits, de franchise, d'indépendance scientifique, que dans les écoles des États despotiques ! cela ne se peut. En faisant ce que Ton me demande, je croirais signer la déchéance de l'enseignement en France.
Dans ces circonstances, il ne me reste qu'à déclarer qu'en effaçant, contrairement à l'ordonnance royale du 12 mars 1831, le titre et le sujet de mon enseignement, M. le ministre me réduit à l'impossibilité d'ouvrir mon cours. Il y a, sans doute, un inconvénient à ce qui se passe. Le dommage est grand pour moi, puisque je suis placé entre l'oubli et la calomnie. Mais ce serait un bien plus grand mal, et sans remède, si un professeur livrait lui-même, et sans protestation, ce qu'il considère comme l'honneur et le droit du corps auquel il appartient.
SPARTACUS. — LES NATIONALITES.— MORTDELAMERE D'EDGAR QUINET. — CAMPAGNE DES . BANQUETS.
Les députés républicains, Ledru-Rollin en tète, voulaient faire entrer Edgar Quinet à la Chambre. « On voyait en lui un homme qui, ayant professé publiquement, dans l'éducation nationale, les principes de nos deux révolutions, a été réduit au silence par le pouvoir issu de ces révolutions. Il était bon de montrer qu'il ne suffit pas d'être condamné par le pouvoir pour être renié par l'opinion. Edgar Quinet était l'homme nouveau qui, toujours associé à la défense du progrès, ne l'avait cherché jusquelà que dans le travail régulier de l'intelligence, de l'éducation*. »