‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 14 sur 150 · Voy. Histoire de mes Idées · texte numérisé non relu

Voy. Histoire de mes Idées

U EDGAR QUINET

Quelles étaient les convictions d'Edgar Quinet ?

Lui prêter des doctrines qui ne sont pas les siennes, expliquer ses idées d'une manière inexacte, c'est une grave responsabilité. On a dit de lui : C'était un esprit très religieux. Ces mots doivent être complétés, puisqu'ils signifient aujourd'hui tout le contraire de la libre pensée. Et quelle pensée fut jamais plus libre et plus haute que la sienne?

Edgar Quinet s'est occupé toute sa vie des religions. Dans quel but? Délivrer les peuples de l'oppression sacerdotale, affranchir l'homme du prêtre. Il a étudié les religions sous deux aspects divers : au point de vue de l'histoire, au point de vue politique.

Les cours du Collège de France et ceux de Lyon sont des études historiques.

U Enseignement du peuple, la Révolution religieuse indiquent les moyens pratiques d'arracher la démocratie à ^étreinte cléricale qui entrave sa marche.

Mais, dans aucun de ses livres, de 1823 à 1875, on ne trouve une profession de foi. L'historien, l'homme politique, analyse, explique et conclut, au point de vue des sociétés humaines et surtout de la France. Nulle part il n'a fait un exposé de ses croyances intimes.

. Si vous voulez les pénétrer, cherchez-les dans ses deux dernières grandes œuvres : la Création, VEsprit Nouveau. Jusque-là, il étudiait le passé; cette fois il s'occupe non pas des religions, mais de Vidée religieuse^ ce qui est très différent. Et encore, vous n'apercevez pas trace d'un dogme, d'une formule. Philosophe, moraliste, il n'a jamais dirigé ses investigations sur la nature de

Dieu, sur l'essence de la divinité, telle que l'ont cherchée Platon, Descartes, Leibnitz et les déistes modernes. Il n'avait aucun goût pour les subtilités métaphysiques ; ce n'était pas la pente de son esprit.

Edgar Quinet s'inquiétait bien moins des hypothèses de la vie future que du devoir d'ennoblir l'existence humaine sur cette terre.

Il fait luire devant l'esprit humain un tel idéal de justice, de raison, de beauté, qu'il supprime les barrières de l'éternité et du temps.

Il croyait à l'âme immortelle.

Il croyait au divin dans l'homme.

Par la culture de ses facultés, par les clartés de sa conscience, l'homme développe le principe divin qui est en lui.

Voici une de ses dernières pensées (en 1875): « Le nom de Dieu a été englouti par l'hypocrisie. y> Quel grand jour que celui où il reparaîtra à la lumière » après l'éclipsé, comme l'idée du souverain bien et de j> la perfection ! »

On peut dire que la profession de foi d'Edgar Quinet c'est sa vie entière. Il avait pris pour but la Vérité, pour guide la Raison, pour règle le Devoir.

Edgar Quinet a vécu recueilli dans sa conscience comme dans un sanctuaire où il adorait en silence la Divinité. A l'heure suprême, il a prononcé cette parole auguste, qui résume toute sa religion :

LA vérité!

Son étude nominale à Lyon(1818) était la philosophie ; mais celle qu'on enseignait, scolastique de séminaire, réfutait tous les penseurs modernes et aurait dû le dégoûter de la pensée. La philosophie se trouva pour lui dans les hautes mathématiques ; il apprend qu'elles ont aussi leur imagination, leur inspiration. Le voilà entraîné vers les grands inconnus, les sublimes sommets. Il cultive les mathématiques spéciales, mais il sent surtout a la sublimité, la poésie inexprimable des mathématiques, vérités inébranlables, les mêmes partout, les seules qui donnent le sentiment de la certitude. »

11 aime la pureté incorruptible de la géométrie. La langue de l'algèbre, mystérieuse, lumineuse, qui n'articule que des vérités générales, universelles, contribue à équilibrer ses facultés.

Elle servira aussi à lui révéler les proportions, la clarté, l'harmonie, qui font la perfection de l'écrivain :

L'art avec lequel les mathématiciens éloignent, rejettent, éliminent peu à peu tout ce qui est inutile, pour arriver à exprimer l'absolu, avec le plus petit nombre possible de termes, tout en conservant dans Tarrangement de ces termes un choix, un parallélisme, une symétrie qui semblent l'élégance et la beauté visibles d'une idée éternelle, me donna l'idée d'un certain style, bref, serré, radieux.

Par ces lignes, il a défini tout l'art d'écrire.

L'application de l'algèbre à la géométrie, les propriétés des courbes le passionnent : « Ces courbes sublimes qui font toucher à l'atelier de la création. »

« Les équations, éclatant en une infinité de vérités toutes également indubitables, également éternelles, également resplendissantes », fortifiaient son amour inné de la vérité, et lui donnaient de plus en plus le goût de la lumière.

« Ce fut, dit-il,: ma seule école de rhétorique. »

Son aversion pour les paradoxes tient aux mêmes causes.

Peut-être la plus haute utilité des mathématiques, leur plus grand bienfait, c'est d'exercer l'intelligence et de la fortifier. Cette gymnastique intellectuelle, nécessaire pour saisir les rapports des nombres, sert puissamment aux idées; elles veulent être traitées avec la même justesse, la même clarté. Il doit en résulter pour les facultés intellectuelles et morales, pour le mouvement de la pensée et même pour l'art d'écrire, une certaine pondération et une précision rigoureuse.

Les mathématiques, envisagées sous leur aspect le plus transcendant, ont une autre grandeur, un autre but que les découvertes de l'astronome, de l'ingénieur, du àiécanicien. A part l'application spéciale et la puissance scientifique ou industrielle qui ont fait des mathématiques le levier de la civilisation, c'est là, dans le sanctuaire de cette science sublime, qu'habite la Vérité. La Vérité une, absolue, éternelle, universelle.

Ces diverses considérations expliquent pourquoi l'École polytechnique n'attira pas le jeune mathémati-

cien ; cette science était la voie et non le but de son esprit.

Je retrouve une lettre de son père, de cette même année 1820 (la dernière qu'il passa au collège de Lyon), et précisément sur cette question des mathématiques auxquelles Jérôme Quinet tenait tant :

Charolles, 6 janvier 1820.

...Je te souhaite aussi, mon cher enfant, tout ce qu'il y a de plus à désirer pour toi actuellement, la santé, la sagesse autant que ton âge le comporte, le goût et le succès dans ton travail. Le fond de ton étude actuelle est celui qui doit te devenir le plus utile dans ta vie ; il faut que cette science serve à te distinguer ; elle fait un état assuré à ceux qui la suivent, parce qu'avec Tétude on est sûr d'y parvenir si on le .veut.

Il n'en est pas de même dans la littérature; l'éloquence est un don de la nature auquel le travail ne peut suppléer qu'imparfaitement et avec beaucoup de peine.

Quelles que soient les difficultés que tu rencontreras dans ton étude, tu peux toujours te dire que toute autre espèce de carrière en présenterait de beaucoup plus grandes, qu'elles exigent beaucoup de temps et de dépenses, et seraient d'un succès plus incertain.

Lorsque tu commenceras ta journée, tu dois désirer qu'elle soit assez longue pour tout ce que tu veux faire ; il en est de même de ce qui te reste de l'année ; le temps n'est jamais assez long lorsqu'il a une bonne destination. Je t'engage beaucoup à ne pas négliger les leçons de physique ; d'ailleurs, elle ne présenteront aucune difficulté et donneront déjà lieu à l'application de ta principale science.

Ta mère t'écrira beaucoup plus souvent que moi, elle s'entend bien mieux aux longs entretiens et à bien développer toutes les pensées utiles pour ta conduite ; elle se chargera du plus fort de la correspondance, et elle pourrait bien en dire autant que milord Chesterfield. Tu ne peux manquer

d'être pénétré de ses bons avis et de sentir combien il est heureux pour toi d'avoir un si bon guide. Je te chéris et t'embrasse.

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