‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 132 sur 150 · Lettre aux électeurs de Bourg · texte numérisé non relu

Lettre aux électeurs de Bourg

LE COLLÈGE DE FRANGE. 37î)

l'inlerdiclion du cours, qu'il eut la première inspiration de son drame les Esclaves. Une lettre à sa mère précise Fesprit dans lequel était conçu son ouvrage, et rappelle en même temps la lutte engagée entre le professeur et le ministère :

Pour mieux me ressaisir, je m'occupe chaque matin d'une sorte de drame ou tragédie ; je ne sais précisément ce qui eu adviendra. Mais j'y trouve l'immense avantage de m'isoler des petites luttes qui usent sans résultat, et de me retremper chaque matin dans des pensées qui me sont personnellement très profitables.

Peut-être le public ne connaîtra- t-il jamais rien de cette tragédie, mais, pour moi, elle m'aura délivré de la guerre à coups d'épingle. Il n'y aura du reste que trois actes, et j'ai à peu près achevé le premier, au milieu de correspondances charmantes avec R***, Letronne etDamas-Hinard. Malheureusement la grippe, plus acharnée que ces trois furies officielles, s'est mise aussi de la partie, ce qui ne m'a pas empêché de continuer. Voilà de tristes augures pour la tragédie. Je t'en dirai le sujet à toi seule. Ce sont les esclaves qui essayent de s'affranchir et qui retombent plus bas qu'auparavant. C'est ce Spartacus que tu regardais aux Tuileries. C'est un sujet tout rempli des passions et des luttes de notre temps, sous d'autres noms.

Ainsi cette âme prophétique entrevoyait, en 1846, l'avenir encore obscur de 1852. D'autres motifs expliquent aussi le choix de ce sujet. Edgar Quinet songeait déjà à ce que pourrait être le théâtre dans une démocratie : l'éducation du peuple par le théâtre ! Quel puissant moyen de régénération si le drame populaire, au lieu de perpétuer sur la scène les crimes de la cour d'assises ou les énervantes émotions du roman, obéit à des inspirations plus hautes et plus neuves !

Les tentatives de réforme étaient encore timides, impuissantes. Pour arracher la France à ces marais stagnants, il fallait le souffle puissant d'une Révolution ; déjà les signes avant-coureurs d'un changement atmosphérique avertissaient que l'orage s'amassait à l'horizon.

Les plus grands esprits étaient encore incrédules à une transformation prochaine et inévitable. EdgarQuinet voyait très souvent M. de Lamennais et Béranger. M. de Lamennais expiait en prison une de ses brochures, (M. de Lamennais en prison sous Louis-Philippe !) C'est là qu'Edgar Quinet rencontra un jour Chateaubriand et Béranger; le chansonnier passait sa vie à se moquer de ses amis pour se divertir. Il répétait à M. de Lamennais : « Elle est jolie, votre politique, allez ! » M. de Chateaubriand ne le traitait pas mieux, et n'était guère plus consolant. C'est M. de Lamennais, sous les verrous, qui exprimait avec force ses espérances d'avenir, à quoi M. de Chateaubriand répondait négligemment :

« Il est possible que, dans deux mille ans, il y ait quelque chose en fait de liberté *. »

Les nationalités opprimées avaient toujours trouvé un écho de sympathie aux cours de Quinet et de Michelet. Italiens, Polonais, Hongrois, Chiliens, Roumains, tous attachaient une espérance infinie aux moindres paroles d'encouragement tombées du haut de la tribune du Collège de France. Toujours mêlés aux députations des écoles, ces jeunes étrangers étaient admis dans la mai-

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