‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 133 sur 150 · Mémorial d'Exilj inédit · texte numérisé non relu

Mémorial d'Exilj inédit

son du professeur. Quelques-uns, entre autres l'héroïque Francisco Bilbao, alors un adolescent, étaient reçus dans l'intimité de la famille, comme des fils intellectuels.

Le 17 janvier 1847, une grande manifestation roumaine eut lieu chez Edgar Quinet.

Jusque-là, le nom même de Roumanie n'avait jamais été prononcé en France. Il venait à peine d'être exhumé par le grand patriote, historien et poète, Georges Asaky. C'est lui qui, depuis 1812, conçut, le premier, l'idée de la résurrection d'une nationalité engloutie sous la barbarie turque. Le vernis de civilisation importé de Saint-Pétersbourg dans les provinces danubiennes n'y ajoutait qu'un élément de dissolution en plus.

Tout était à créer dans cette œuvre de régénération, poursuivie par un homme seul pendant trente-cinq ans. Il y manquait l'essentiel, la liberté. Au Collège de France, les jeunes étudiants roumains trouvèrent un centre moral qui ralluma l'espérance et fortifia le désir de reconstituer la patrie roumaine par la liberté.

Pour expliquer dans quelles circonstances la manifestation roumaine eut lieu, j'emprunte le récit publié dans le journal des étudiants les Écoles :

A roccasion du premier jour de Tan, la plupart des Moldo- Valaques résidant à Paris s'étaient entendus pour envoyer à quelques-uns des hommes qui représentent le mieux leurs sentiments une Adresse couverte de leurs signatures. Ils n'avaient eu garde d'oublier M. Quinet; celui-ci répondit à leur démarche. A la réception de cette lettre, il y eut chez les Moldo-Valaques une explosion de joie vraiment touchante; ils décidèrent d'aller en corps remercier celui qui avait si bien accueilli leur hommage. Le 17 janvier 1847, ils eutou-

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raient réminent professeur qu'ils n'avaient pas revu depuis près de deux ans que sa chaire lui est fermée.

L'un des Moldo-Valaques, au nom de tous, adressa alors à M. Quinet un discours, qu'on sera heureux de lire, mais qu'il faudrait avoir entendu. La circonstance, le lieu, l'émotion de cette voix qu'entrecoupaient des sanglots, les larmes qui coulaient de tous les yeux ajoutaient à ces paroles un sens extraordinaire. Deux ou trois jeunes Français assistaient seuls à l'entrevue, et celui d'entre eux* qui en û\e aujourd'hui le souvenir n'oubliera jamais tout ce qu'il y avait d'émouvant et de vraiment solennel dans cette réunion de quelques hommes pleurant ensemble au nom d'un petit peuple qui réclame sa part de droits et de devoirs dans la grande œuvre commune. Mais laissons parler M. Bratiano :

« Monsieur,

» L'hommage que nous avons osé vous offrir le premier de l'an a été bien faible ; et pourquoi n'avons-nous pas trouvé le courage d'agir selon notre cœur? Qu'avions-nous à craindre auprès de vous? Rien, nous le savons maintenant. Mais, hélas ! lorsque, depuis des siècles, cette main que nous tendons à tout le monde est partout repoussée avec indifférence, avec dédain, comment pouvions-nous oser, inconnus que nous étions de vous il y a quelques jours, frapper sans frémir à la porte même de Quinet. Votre lettre bienveillante, généreuse, que nous chérissons tous comme le plus beau titre de notre nationalité, nous permet aujourd'hui d'oser davantage. Votre accueil sympathique nous communique toute la force et la dignité qui convient à des hommes libres et nous donne la certitude que Dieu ne nous abandonnera amais; car vous, monsieur, n'est-ce pas, jamais vous ne nous abandonnerez?...

Combien de fois ne nous sommes-nous pas sentis saisis d'une étreinte divine à l'accent de cette voix prophétique qui chaque jour nous apportait des vérités nouvelles 1 Combien de fois, les yeux baignés de larmes, nous avons poussé des

t. M. Paul BataiUard.

cris de joie lorsque, semblables à deux grands prêtres dépositaires des secrets de la Providence, vous et votre illustre ami, vous arrachiez devant nous le linceul qui couvre riiéroïque Pologne, nous la faisant entrevoir pleine de vie et de force et devant bientôt reparaître sur la terre des vivants, embellie de toutes les souffrances qu'on lui fait endurer...

» Combien de fois nous nous sommes dit avec désespoir : « Quoi? le nom de Roumanie ne résonnera jamais dans les murs » du Collège de France?... Oui, par la puissance de votre âme j vous nous avez deviné et vous avez dit : Je m'occuperai de j votre nationalité menacée et fen défendrai le droit. Je » suis heureux de contracter envers vous un engagement de 3> ce genrey soit que ma chaire du Collège de France me soit > rouverte, soit que fen sois réduit à continuer mon enseigne- ]i> ment par des moyens tout différents : »

> Eh bien, devant Dieu et devant vous, nous aussi, nous jurons, sur l'autel de la patrie, de mourir tous pour les doctrines de notre maître I Le temple nous a été fermé ; il ne nous est plus permis de prier en commun. Nous avons beaucoup souffert, nous souffrirons encore, et pourtant personne ne viendra insulter à notre religion, personne n'osera franchir les degrés de votre chaire. Vos doctrines avaient pris trop d'extension, pour rester plus longtemps enfermées dans les murs d'un temple, fùt-il le Collège de France. Il vous fallait pour temple le monde, pour autel le cœur de chacun de nous. Vous les avez. Dieu ne nous a séparés que pour mieux nous unir. Vos faibles forces sont la France, la France de Jeanne d'Arc, la France de 89, la France de Fleuras, la France de 1830, Dieu, et tout ce qui a vie dans l'humanité. Dans la seule Roumanie vous attendent huit millions de JidMes ! Ah ! Roumanie 1 si Quinet te connaissait ! Il te connaîtra, ta vie lui sera racontée. Oui, nous vous dirons et nous vous donnerons notre passé, notre présent. Vous, vous nous ilonnerez l'avenir, vous nous l'avez déjà donné *.

M. Quinet, les yeux humides de larmes, répondit en ces

termes :

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