Journal les Écoles
c Messieurs,
» J'ai bien peur que, dans l'émotion dont vous me voyez rempli, la parole ne me manque; car je sens que la démarche que vous faites en ce moment ne s'adresse point à moi et qu'elle a une signification profonde, étrangère à ma personne. Que suis-je ? qu'ai-je fait pour mériter d'entendre de semblables paroles? Je ne pourrais les comprendre, si elles n'étaient pour moi le cri d'une nationalité qui vit, qui déborde en vous, et que rien au monde ne pourra extirper. Vous venez encore une fois me rappeler que c'est le devoir de tout homme public en France d'aller au-devant des peuples qui demandent à renaitre; et je les accepte, ces saintes paroles, comme le présage certain de la résurrection des populations moldo-valaques.
» Vous êtes une nation chrétienne. Comment se fait-il qu'on songe à vous aliéner et à vous vendre? Quoique faibles en apparence, c'est pourtant sur vous que roule la plus grande affaire de ce siècle, celle d'Orient. Passerez-vous en silence, comme un butin, des mains de la Turquie à celles de la Russie? Mais qui vous a conquis? Personne. Vous avez fait des traités: ils n'ont pas été la suite d'une défaite. Vous avez tout ce qui donne le droit immortel, une tradition, une littérature qui s'éveille, une langue qui vous est propre et qui est parente de la nôtre. Enlin votre nationalité nous est nécessaire. Si vous périssez, nous sommes frappés en même temps; vous êtes notre barrière du Midi, comme la Pologne est notre barrière au Nord.
» Vous qui venez en France chercher l'air libre qui nous manque souvent, vous qui représentez la jeunesse moldovaiaque, et qui êtes l'espérance de votre pays, ne vous laissez pas décourager par les obstacles. Que sont-ils en comparaison du but que vous poursuivez ? Une nationalité à défendre, Tàme d'un peuple à conserver, à sauver, c'est, quoi qu'il arrive, la plus sainte carrière qui puisse s'ofifrir à des hommes ! Ne comptez ni votre nombre, ni celui de vos ennemis. Vous êtes entourés, enveloppés d'ennemis puissants : la Turquie, la Russie, l'Autriche. Mais il y a quelque chose de plus puis-
Stint, de plus invincible, de plus indestructible que toutes les puissances de la terre, c'est Tâme qui vit dans les paroles que vous venez de prononcer, ce sont les larmes pieuses qui coulent de vos yeux, c'est l'esprit national et héroïque que vous venez de montrer, c'est le sentiment immortel qui vous subjugue en ce moment. S'il se propage, rien au monde ne pourra vous anéantir ; au contraire, chaque jour vous fortiiiera ; et, comme toutes les paroles que nous échangeons ici sont sérieuses, il faut ajouter que vous n'avez pas seulement une patrie à défendre, vous serez obligés de vous la faire, et peut-être au prix de votre sang I
» Puissent ces paroles arriver en Moldavie, enValachie f Elles prouveront à vos parents, à vos amis, à vos compatriotes, que la France n'est pas pour vous ni pour eux une terre étrangère, que le sentiment de votre patrie ne fait que se retremper parmi nous, et que l'alliance des Français et des Moldo-Valaques est en soi une chose consommée dans les esprits !
» Ce que vous venez de faire, messieurs, ce n'est pas seulement un vœu, c'est l'acte d'une nationalité vivante et impérissable dans le cœur de la génération qui est maîtresse de l'avenir. »
>I. Bratiano avait été écouté dans un religieux silence, mais la mâle réponse de M. Quinet fut souvent interrompue par des frémissements d'enthousiasme. Quand il dit : « Comptez sur moi !» on le remerciait par des : Vivat ï Et, quand il s'écria : « Soyez prêts à vous dévouer jusqu'à la mort I » des acclamations unanimes lui répondirent.
« Jurons tous de mourir pour notre pays ! > s'écria un Roumain. Tous le jurèrent et l'on se sépara.
La plupart des hommes politiques de Roumanie aujourd'hui à la tête du gouvernement furent les promoteurs et les orateurs de cette manifestation.
Bientôt après, une autre nationalité trouva un défenseur en Edgar Quinet.
Le péril dont le Portugal était menacé portait atteinte
à rhonneur de la politique française ; voilà pourquoi il lance sa brochure : La France et la Sainte-Alliance en Portugal. Lui qui avait vécu dans Tintimité de maint libéral rallié à la politique juste-milieu, il connaissait à merveille les subterfuges, les ambages sous lesquels se déguisaient leurs arrière-pensées. De là le ton alerte de cet écrit :
Vous êtes un ancien libéral, écoutez-moi. — Je ne puis. — Je m'attache à vos pas. Écoutez, ce n'est pas moi qui vous parle, c'est un peuple qui crie. N'avez-vous pas entendu au loin, comme moi, cet appel à la conscience de tous les peuples civilisés et de la France en particulier? — Quoi ? cette vieille affaire du Portugal? Ce peuple est enterré, c'est un fait accompli. — Vous qui saviez, sous la Restauration, tant de nobles paroles, justice, liberté; vous que j'ai vu, à l'enterrement du général Foy, porter le deuil des peuples, ne sentezvous aucun remords quand un peuple ami tend les mains vers vous ? — Mon Dieu, que ces phrases sont usées, et se peut-il qu'il y ait dans le monde une population assez niaise pour nous demander d'agir selon nos maximes de tribune * ?
Ce sont pourtant des axiomes semblables, ajoutés aux faits accomplis, qui ont rejeté le Portugal dans le giron de l'Angleterre, pour ne parler que de cette nationalité.
Les intérêts sacrés de la patrie, de la liberté, pouvaient seuls donner à Edgar Quinet la force de résister au coup terrible qui le frappa le 5 février 1847, la mort de sa mère. Il est appelé à Charolles par une lettre alarmante. Après cinq jours de maladie, sa mère adorée s'éteignit dans ses bras.