Voy. Discours funèbre du 16 mars 1856. Œuvres complètes
ver autour de soi Tappui du culte dans lequel il a été nourri. Chaque dimanche, ma mère regrettait plus vivement le secours moral, les fêtes austères de son Église. Et pourtant, si c'est un culte que de prier en silence, loin des yeux des hommes, seule à seul avec le Christ et l'Évangile ouvert; si c'est un culte aimé du ciel que de se détacher de soi, ne vivre que dans autrui, s'occuper sans relâche des souffrances, des inquiétudes d'autrui, oublier les siennes, appeler à son secours le Tout-Puissant par une aspiration constante vers la source de la vérité et de la bonté; si ce sont là des occupations religieuses ; si les bonnes actions sont des prières ; si la vie ainsi faite est elle-même une cérémonie pieuse, consoletoi! Non, tu n'as pas vécu ici privée de ton Eglise, mais ton £iglise invisible t'a suivie, entourée à chaque pas. Exemple d'un christianisme vivant, tu as célébré chaque jour, dans ton sanctuaire domestique, le culte d'immolation personnelle, qui plaît par-dessus tous les autres au Dieu de l'Evangile.
Par une force qui devient de plus en plus rare, elle a su concilier avec une foi inébranlable dans la foi chrétienne tout ce que l'esprit cultivé peut comporter de liberté et de hardiesse. Elle s'élevait ainsi à une tolérance admirable pleine de grandeur, et qui est tout le contraire de l'indifférence; car elle se sentait près de son Dieu dans toutes les communions chrétiennes. Protestante, vous l'avez vue souvent prier avec vous dans les églises catholiques ; mais aucune puissance de la terre n'eût obtenu qu'elle changeât de religion. Elevée dans les austères doctrines de Genève, elle avait toute la fermeté du culte réformé au xvP siècle, unie à la tendresse de cœur, à la puissance d'émotion de l'Église primitive.
« Nous avons trop senti, i disait-elle à son dernier jour. Et, en effet, ce qui la rendait unique à nos yeux, c'était cette charité sociale et privée, cette ardeur, cette fièvre dévorante de sympathie pour toutes les nobles causes, toutes les émotions désintéressées, tous les genres d'afflictions, d'infortunes publiques ou particulières. Elle nous montrait, à nous, sans le dire, comment une femme peut allier dans son cœur le zèle des choses générales avec le sentiment le plus vif, le plus fervent, le plus constant, pour les joies et les douleurs de la vie intérieure et domestique.
Chose étrange ! Elle avait le don de pleurer sur un peuple comme sur un enfant. Que de larmes je lui ai vu verser en silence sur la France, dans ses heures de détresse, au lendemain de la défaite, à la veille des invasions I Ah ! je les ai recueillies, ces saintes larmes, et puissent-elles ne pas tarir dans mon cœurt
La récompense de sa vie, elle Ta trouvée dans sa mort. N'est-il pas vrai que, pour tous ceux qui ont approché d'elle dans ses derniers jours, cette mort a été une révélation éclatante, palpable, de l'immortalité de l'âme? Ceux qui étaient dans le secret de ses maux étaient ravis en même temps que déchirés. Vit-on jamais une intelligence plus lucide, plus vigoureuse, plus pénétrante, plus entière, plus libre, sur les débris d'un corps qui déjà n'existait plus ? Triomphe sublime de la pensée I II nous a été donné de voir, pendant plusieurs jours, une âme qui vivait et conversait paisiblement avec nous, quand les restes mortels que nous déposons ici étaient déjà éteints et comme ensevelis. Les hommes de l'art étaient saisis d'admiration au spectacle de cet héroïsme de l'esprit; ils avouaient n'avoir jamais rien rencontré de semblable. Un instant avant que ses lèvres se fermassent, c'étaient encore les mêmes paroles, tour à tour profondes et enjouées, qui avaient fait nos délices dans nos heureux jours. Tous ceux qui étaient autour d'elle tremblaient; elle seule souriait, promenant avec une force infatigable son intelligence sympathique sur les affaires générales de ce temps, sur ses amis absents, sur tel ou tel d'entre vous qui m'écoutez ; et c'était toujours cette même trempe acérée de l'esprit, avec cette même intelligence du cœur, cet éclat, cette grâce de l'âme, qui étaient si bien sa vie, qu'elle ne pouvait les perdre qu'avec la vie.
Quel spectacle tragique et religieux que cet esprit lumineux qui foulait la nature physique, opprimée, prosternée, désespérée, et la dédaignait jusqu'au milieu des hoquets de la mort ! Elle avait la sueur de l'agonie ; quelqu'un le lui fit remarquer. € Ahl dit-elle, en parlant de ce corps mortel que son intelligence debout ne pouvait parvenir à soulever, €'est une sueur dHndignation. > Est-ce que Dieu, qui l'aiiïiaii, a voulu la favoriser en lui cachant le calice ? ou, ce qu'il y a de plus probable dans un tel cœur, feignait-elle de
ni)0 • EDGAR QUINET.
rignorer? c'est son secret. Dans tous les cas, cette agoni<* pleine de puissance, protégée, soutenue si visiblement par les esprits d'en haut est Tagonie de la femme chrétienne, qui est agréable au Dieu chrétien, et c'est par cette mort qut* j'aime à célébrer sa vie.
Vous qui avez suivi jusqu'ici ses dépouilles, vous savez ce que vous perdez en elle. Quelle charité vivante et sortie des entrailles ! Elle croyait n'avoir rien fait, si sa main seule donnait et non son cœur. Le denier de la veuve n'était jamais séparé chez elle d'un trésor de compassion maternelle. Chez le pauvre, elle plaignait la tristesse, la nudité intérieure, autant que la nudité visible, et nul n'approchait d'elle sans qu'elle le revêtit d'une force morale.
Dans le commerce de la vie quel esprit fertile et ingénieux! Quelle affabilité, d'autant plus charmante qu'on la savait armée, au besoin, d'une énergie virile ! Quel don unique (10 peindre par la parole I Je n'apprendrai rien à ses amis en disant qu'elle eût atteint sans peine à la célébrité que donne l'art d'écrire, si elle ne l'avait fuie autant que d'autres la recherchent.
Vous, ses proches, ses amis, vous savez quel vide elle vous laisse; mais, ma sœur et moi, savons-nous ce que nous avons perdu? Est-il bien sûr que j'aie en ce moment conscience de tout ce qui me manque ? Ou plutôt ne suis-je pas destiné à l'apprendre douloureusement chaque jour davantage ? Qui le dira? Qui le comprendra? Où, dans quelle école, dans quel livre trouverai-je ce foyer de raison vivante, de droitun^ morale, auquel je venais puiser sans cesse? Quel appui robuste dans tous les combats de l'âme ! N'était-ce pas toi qui mettais dans mon cœur le zèle de la vérité et de la justice sociale? N'étais-tu pas ma secrète armure dans toutes les luttes de l'intelligence? N'étais-tu pas mon conseil assuré, ma force, ma conscience, ma lumière? Oui, tu étais tout cela et plus que tout cela; et je serais indigne de toi, si je n'étais venu le confesser à la face du ciel, devant la tombe ouverte. Dieu, comme je l'en ai prié en commençant, m'en a donné la force et je l'en remercie.
Quand mon cœur se séchait pour le bien, où allais-je puiser la vie nouvelle? Chez toi. Qui me nourrissait de sa pensée? Toi. Qui me soutenait de sa force supérieure? Toi. Tu étais
ma lumière, et ma lumière s'est éteinte; et tu m'as laissé dans les ténèbres. Je me réveille d'un songe... il me semble que la vie est avec toi dans ce linceul et que la mort est avec moi.
Vaines et impuissantes larmes ! Ce langage ne te plaît pas. Tu veux des paroles plus fortes, plus semblables à toi-même, .l'essayerai de les dire : Nous qui sommes tes enfants, tes proches, tes amis, nous ne te faisons point d'adieu, car tu ne t'éloignes pas. Nous ne prenons pas congé de toi comme pour un voyage vulgaire ; car tu ne nous quittes pas. Tu n'es plus enfermée dans ta maison vide; mais tu es présente dans nos cœurs avec ta mémoire et l'enseignement de ta vie. Ton long veuvage, dont nous n'avons jamais pu te consoler, est fini. Tu as enfin quitté ton triste habit de deuil; car tu retrouves mon père avec lequel se sont écoulées les seules années que je t'ai vue regretter. Tu sors de l'enceinte de la ville où la moitié de tes jours s'est passée, et tu entres dans la cité immortelle des âmes, avec une couronne d'autant plus belle que personne ne t'a aidée à la conquérir, et que, fidèle et forte dans ta foi, tu n'as eu d'autre muraille pour t'appuyer que le Christ et sa parole solitaire.
Pour nous qui venons de t'accompagner ici, nous ne dirons pas : (( Que la terre te soit légère ! » Mais nous dirons : « Que le ciol 011 tu es s'ouvre pour nous ! > En rentrant dans nos denioures, nous te trouverons sur notre seuil, guérie des maux terrestres et réparée par l'iiiternité; déjà tu nous envoies un pressentiment sacré de la paix que tu possèdes. Nous ne nourrirons pas en nous le désespoir, puisque tu nous l'as défendu en nous enseignant à sourire au milieu de l'agonie.
Assurément les fêtes de la terre sont finies pour ta fille, ta beJle-fille, ton fils, pour ta sœur absente qui ne te croit pas même malade, pour tes proches; car ils ne reverront rien de semblable à toi, quelle que soit la durée de leurs jours; les douleurs cuisantes ne seront plus rachetées par des éclairs de joie. Tout s'attriste d'un deuil irréparable; ce (fui était la fête a disparu.
Et pourtant il faut que le courage subsiste. Pour achever la carrière, il reste au lieu des espérances heureuses, le devoir nu, sans récompense, le sacrifice, l'immolation, des combats intérieurs à soutenir. Aide-nous, âme bénie, dans ce
chemin sévère, dépouillé, nouveau pour nous. Soutiens-nous d'en haut, jusqu'à ce que, nos épreuves finies et notre jour arrivé, tu ouvres pour nous en souriant les portes splendides de l'éternité de vie où tu es allée nous attendre.
Je n'ajouterai rien au portrait moral qu'il a tracé de sa mère, dans ce discours funèbre, et dans V Histoire de mes Idées.
Après la perte de celle qui fut la confidente de toutes ses pensées, Edgar Quinet reporta sur la patrie, cette mère immortelle, tout son amour filial. A toutes les époques de sa vie, c'est le travail qui le sauve ; il se réfugie dans les Révolutions d'Italie. Il achève le premier volume où l'enseignement historique du passé éclairait le présent; car les Italiens, enivrés d'enthousiasme pour Pie IX, croyaient encore à la Rédemption de l'Italie grâce à l'Église.
La France aussi ressentait ce premier frémissement qui précède les révolutions. La campagne des banquets commençait. Les écoles y prennent part. Lettres et billets de ce temps montrent l'agitation réformiste. Ceux qui faisaient des banquets le moyen légal pour atteindre à la réforme électorale, ne se doutaient pas qu'ils travaillaient pour une révolution.
Je me souviens encore de l'énergique dénégation do M. Duvergier de Hauranne, lorsque, en 1859, à Veytaux. le proscrit lui dit : « C'est vous qui êtes un des principaux auteurs de la Révolution de 1848; le 24 février est dû à votre initiative des banquets. »
C'est de Seine-Port, le 19 novembre 1847, qu'Edgar Quinet envoya au banquet réformiste de Lyon son adhé-
sion ; il fait un vigoureux appel à la conscience nationale, au réveil de la France. Il proteste contre cette doctrine trop commode que les gouvernements sont seuls coupables, que les nations ne sont pour rien dans leur chute. Il ose dire la vérité à son pays :
Oui, une nation est responsable de son gouvernement, et, si nous n'avions pas été si complaisants, il n'eût pas été si facile de tourner la révolution contre la révolution, donner la main à nos ennemis, mettre chez nous trente-quatre millions d'hommes hors du pays légal, c'est-à-dire bannir la nation de la nation, mettre le peuple hors la loi, faire de la terre de France le foyer de la contre-révolution, recommencer la Sainte-Alliance en Portugal, envoyer des armes aux jésuites de Fribourg. Toutes ces choses ne seraient pas arrivées, si nous ne nous étions endormis, comme des hommes fatigués après le travail des trois Journées de Juillet. On nous dit : « Descendons encore de quelques degrés dans le mensonge, dans la honte. » 11 est impossible de descendre plus bas. Il n'y arien au delà que la mort et l'éternelle servitude.
Ce fut l'avis de tous les combattants de Février.