‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 137 sur 150 · LA RÉVOLUTION DE · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION DE

Edgar Quinet m'a raconté plusieurs phases de 1848, les choses qu'il a vues, qui se sont passées sous ses yeux ; il n'a pas esquissé la physionomie générale de la révolution de Février. Ce qu'il en disait montre seulement combien l'imprévu a une part plus grande dans les affaires humaines que toutes les combinaisons politiques.

Quelle était la situation, la disposition d'esprit des principaux chefs républicains la veille du 24 février?

« Dès le premier moment, j'étais de ceux qui poussèrent énergiquement à l'action. J'assistai à toutes les réunions, entre autres à cette fameuse réunion du 22. Ledru-Rollin, dans un discours très éloquent, démontra le piège tendu par le gouvernement, l'impossibilité d'accepter la bataille dans la rue, et il terminait ainsi : « Chacun a apporté ici son avis, voici le mien. J'ai sondé

» aUentivemciit les dispositions du peuple, j*ai examiné » les préparatifs, les forces du pouvoir, et je n'hésite pas à » dire que nous tomberions dans un véritable guet-apens, » si nous descendions dans la rue en ce moment, et si » nous provoquions un mouvement insurrectionnel. On a y> rappelé tout à l'heure les traditions de la Révolution, nos » grandes journées. Eh bien, je le répète, cela ne se passait » pas ainsi. De longue main, on préparait les esprits, on » réunissait les movens. on donnait le mot d'ordre, on s'as- » semblait par sections, et, quand le mouvement était bien » organisé, alors, mais alors seulement, on descendait dans » la rue. En sommes-nous là ? Avons-nous fait tout ce » qu'il y avait à faire? Sommes-nous prêts ? Non,messieurs, » nous exposons le peuple à un massacre inutile, si nous » l'opposons sans armes aux troupes prêtes pour la bataille » et qui ont l'ordre de l'exterminer. Je ne veux pas être » responsable du sang versé inutilement. »

» A cette réunion assistaient les principaux républicains de 1848, entre autres Baune et Lagrange.

» On se dispersa sans qu'une résolution eût été arrêtée pour le lendemain. C'était, je crois, le 22 au soir. Le 23, de très grand matin, j'allai trouver Michelel et je lui dis : « Écoutez, les événements grandissent; tout nous » annonce pour demain un 10 Août. Allons voir François « Arago. » Michelet,qui était encore au lit, se lève, s'habille à la hâte, et nous allons à l'Observatoire, à six heures. François Arago, très souffrant ce jour-là, était couché ; il nous reçoit immédiatement; je lui répète ce que je venais de dire à Michelet : que, selon moi, l'heure était décisive; que, cette fois, il ne s'agissait plus d'une insur-

rection facilement vaincue par les troupes de Bugeaud, mais que nous étions en présence d'une grande journée dont l'issue ne me semblait pas douteuse. Je trouvai chez Arago la même incrédulité que chez Ledru-Rollin. Preuve que les plus grands esprits, les plus intrépides caractères, n'ont pas toujours le pressentiment des mouvements populaires et des événements prochains. Arago répétait aussi que le mouvement n'était pas sérieux : « C'est la 3> bourgeoisie seule qui s'agite, disait-il; cela n'aboutira j> à rien. > Et nous répondions Michelet et moi : ^ Cela i> ressemble fort à un 10 Août. »

» Je rentrai chez moi. Bientôt des jeunes gens arrivent, Dessus et Bilbao,qui me demandent des fusils. J'en avais deux ou trois, je les donnai.

y> Dans la nuit du 23 au 24, ces jeunes amis reviennent sonner à ma porte, et me préviennent que l'agitation grandit d'heure en heure.

» Je n'avais pour toute arme que l'épée de mon père; j'endosse mon uniforme de garde national et je me rends à la mairie de mon arrondissem entpour organiser la défense du quartier. Il pouvait être quatre heures du matin. Je fais tout mon possible pour entraîner l'étatmajor de la garde nationale. En effet, le poste est entraîné un bataillon est formé. On demande au colonel Boula v (de la Meurthe) des cartouches, il refuse. Les commandants ne voulaient pas marcher; mais les gardes nationaux des environs, pressés, se décident et me suivent. Chaque minute accentue la gravité de la situation. C'est la bataille qui se prépare, et il est impossible d'en prévoir l'issue. Les estafettes se succédaient comme à un quar-

lier général. Tout à coup la rumeur circule que le peuple va marcher sur les Tuileries. Alors je donne le signal, et, entraînant tous les citoyens qui affluaient à la mairie, je marche à la tête du bataillon; nous poussons droit dans la direction des Tuileries. Peu d'entre nous étaient armés : les uns avaient des pistolets, des poignards, des sabres ou un mauvais fusil. Je chargeai le mien; quelques-uns avaient des cartouches, la plupart en manquaient. Nous enfilons la rue de Seine, toute jonchée de verres et de bouteilles cassées. Les barricades commençaient à s'élever.

» En débouchant sur le quai, nous voyons arriver au galop un fort détachement de dragons à cheval qui se précipitent sur nous le sabre au poing. Les gardes nationaux s'apprêtent à recevoir le choc. Moment décisif : serons-nous écharpés? fraterniseront-ils avec nous? Nous crions : « Vive l'armée ! vive la ligne ! » Lçs cavaliers abaissent aussitôt leurs sabres et répondent par le cri : a Vive la garde nationale ! vive la ville de Paris! » Et, en riant, ils nous tendent leurs armes, leurs cartouches ; quelques-uns se joignent à nous.

» Ils avaient reçu l'ordre de se replier sur Saint-Cloud*. Ils passent sur les quais. Le bataillon de garde nationale poursuit vers les Tuileries. Les flots du peuple grossissent; les quais, les berges, les places, regorgeaient d'une foule compacte.

» Au Carrousel même, il y avait encore très peu de inonde. Nous arrivons devant le palais ; tout était désert,

1. Ce détail a été donné, à Bruxelles, par le générai Bedeau*

ifr.i^ EDGAR QUINET.

les fenèlres grandes ouvertes. Là où nous nous attendions à une formidable résistance, rien! Ni troupes, ni l^uple : pas un obstacle, la solitude. Nous voilà sous le IvjiviUon de l'Horloge, nous montons le grand escalier, nous parcourons les salles,' les galeries absolument vides. Kn un clin d'œil, elles se remplissent; la foule suivait le bataillon et se répand dans les appartements. Pour moi^ j allai sur le balcon de l'Horloge.

» Il pouvait être midi et demi. Le roi venait de partir.

» Il m'est difficile de dire en combien de temps tout cela s'était passé. J'étais perdu dans mes pensées, seul, sur ce balcon de l'Horloge. Je regardais devant moi le jardin des Tuileries vide. Aussi loin que portaient mes regards, jusqu'à l'Arc de l'Étoile, il n'y avait encore personne. Celte fuite du roi, ce palais désert, ce silence au fliilieu d'une révolution, moi-même porté comme par une féerie sur ce balcon où se trouvaient, peu d'heures auparavant, la famille royale, les courtisans... je me demandais si c'était bien la réalité, ou un songe? Comme j'étais plongé dans mes réflexions, un ouvrier s'approcha de moi et me dit : a. Qui sait, monsieur, si nous » y gagnerons quelque chose ! »

» Cette question m'est souvent revenue.

» En rentrant dans la salle des Maréchaux, j'y trouvai maintenant la cohue, le tumulte. Le flot vivant se renouvelait sans cesse; le peuple circulait de salle en salle; la foule descendait par le grand cscalier^:~pendaji4-qu'une autre foule montait.

» Personne ne se livrait à ces excès qu'on a tant reprochés ail peuple. La seule vengeance, ce fut de tirer

des coups de fusils sur la toile qui représentait Louis- Philippe à cheval, au milieu de ses généraux. On tirait aussi sur le portrait de Bugeaud ; mais il n'y a pas eu d'autres dégâts.

» Je redescendis le grand escalier du château, pendant qu'une foule immense, hérissée de piques, se ruait en avant. J'avais peine à me frayer un passage; il fallait traverser en sens opposé tout ce flot de fer. C'était le peuple qui arrivait en masse. Les uns étaient armés de toutes pièces, les autres portaient des drapeaux. Il y avait là un singulier mélange, homimes du peuple en blouse, bourgeois en habit, jeunes et vieux, des femmes avec des pistolets à la ceinture, et tout ce monde montait en riant, comme à une joyeuse partie de plaisir, et sans l'ombre d'une colère.

» Je me rappelle que quelqu'un me dit, comme je traversais le jardin des Tuileries : « Prenez garde, votre » fusil est armé ! »

» Dans la bagarre, le chien de mon fusil s'était relevé.

» Je me rendis à la Réforme, où Flocon et Baune recevaient et haranguaient les dépulations. Flocon embrassait ceux qui entraient; Baune prononçait quelques paroles sages et émues. Il fallait pourvoir au plus pressé, à l'expédition des affaires. On partagea sur l'heure les différents ministères, l'administration :

» Toi, tu iras à l'Intérieur; toi, à la Justice; Etienne » Arago aux Postes. ^ Flocon disait à Caussidière : « Toi, » tu seras à la Police. — Non, répondait Caussidière, je » ne m'y entends pas, je suis soldat. — Eh bien, on t'ad- » joindra Sobrier. — Et toi, répliqua.Caussidière, tu seras

) du Gouvernement provisoire. — Je ne sais pas, il faut » d'abord que je consulte mes amis. >

» Voilà les paroles qui se croisaient dans le tumulte. Enfin Icb nominations provisoires les plus indispensables curent lieu immédiatement.

y> Louis Blanc était là aussi. Nous sortîmes ensemble pour aller au National, Caussidière m'avait chargé de dire au National qu'il fallait absolument nommer m ouvrier membre du gouvernement provisoire, et il ajouta, en s'adressant à tous ceux qui étaient présents : « Quinet ^ doit faire partie du gouvernement provisoire ; nous vou- » Ions Quinet; sans quoi, il faudra reprendre les fusils.»

» Au Nationalj Dornès et Marrast étaient au bureau du journal, que la foule encombrait.

» Il était quatre heures. Je rentrai chez moi rassurer Minna, car j'étais parti avant le jour; je la rencontrai sur le seuil de la porte, elle ne savait encore rien des événements. Un de mes amis survint et me demanda s'il était vrai que j'eusse refusé de faire partie du Gouvernement provisoire? Je répondis que personne ne jn'avait lait une proposition, et que je ne demandais pas h être nommé à quelque poste que ce fût.

» On m'apprit alors que plusieurs personnes ayant mis en avant le nom d'Edgar Quinet pour le ministère de l'Instruction publique, on avait répondu : « Quinet re- » fuse; il ne veut faire partie ni du ministère ni du Gou- » vernement provisoire. » Cela se passait au National,

T> La vérité est que personne ne m'a fait une ouverture quelconque. Je ne me souciais pas d'être quelque chosemais il est inexact que j'aie repoussé roffre*

» A six heures, je me rendis à l'hôtel de ville, où siégeaient déjà Marrast, Louis Blanc, Flocon, Albert. On attendait des nouvelles de la Chambre. Plusieurs députés avaient été nommés membres du gouvernement provisoire; c'étaient Lamartine, Ledru-Rollin, François Arago, Garnier^Pagès, Marie, Crémieux. Quant à ceux de l'hôtel de ville, on leur laissait le titre de sous-secrétaires d'Etat. L'hôtel de ville protesta aussitôt, et Louis Blanc, Flocon, Marrast et Albert furent adjoints au Gouvernement au même titre que les autres. Pagnerre fut nommé secrétaire-général du Gouvernement provisoire, deux jours après.

5) Les nouveaux membres du Gouvernement provisoire arrivent; il fallait traverser une mer humaine pour pénétrer dans la salle Saint-Jean. J'aperçois Ledru-Rollin, Lamartine, Crémieux, Albert, Trélat, Louis Blanc, Garnier-Pagès. Ils délibéraient; mais tellement presses par la foule, envahis par le mouvement de flux et de reflux, presque asphyxiés, que toute délibération devenait impossible. Pour donner l'exemple de la discipline, j'élevai la voix, je criai : « Messieurs, retirons-nous! laissons le » Gouvernement s'organiser! » Et j'entraînai hors de la salle quelques-uns de ceux qui m'entouraient; mais la masse des curieux, des désœuvrés et des ambitieux fut lente à s'écouler.

» Quand je redescendis sur la place de l'hôtel de ville, plusieurs personnes me reconnurent et me demandèrent : a Eh bien, citoyen Quinet, qu'avons-nous? Est-ce la » Régence? Est-ce la République? — Nous avons la Ré- » publique. Vive la République! » m'écriai-je. Et une im-

mcnse acclamation sortit de ces milliers d« poitrines.

» C'est alors seulement, vers le soir, que Paris se couvrit de barricades et prit un aspect formidable.

» Bien des gens qui s'étaient tenus tranquilles jusquelà firent les matamores, tout le monde voulut être des premiers. En réalité, c'est après le départ du roi et après la formation du Gouvernement provisoire, que Paris s'est armé et hérissé de barricades.

» Parmi ceux qui disent avoir pris les Tuileries, il n'y en avait pas beaucoup qui eussent un fusil armé.

» Louis-Philippe avait passé la nuit dans une sécurité étonnante ; mais, le matin, en apprenant que la garde nationale faisait partout défection, voyant qu'il ne pouvait compter sur les troupes, il ne voulut pas ensanglanter le début de la régence de son petit-fils, et se résolut à partir avant toute violence. Le général Bedeau m'a raconté, à Bruxelles, combien il avait été frappé de l'attitude pacifique mais très décidée du peuple de Paris sur les boulevards, le 24 février au matin. On l'entourait, on lui disait : « Vous n'allez pas faire feu sur les » citoyens ! » L'honnête général Bedeau n'était pas comme ceux du 2 Décembre, qui auraient répondu par des décharges sur la foule inoffensive ! Le général Bedeau avouait aussi que presque tout le monde demandait la République, et qu'il fallait absolument retirer les troupes. On peut dire que personne ne voulait plus de Louis- Philippe ; son trône a croulé parce qu'il était vermoulu, et que nul ne songeait à le défendre, pas même le roi. Plus lard, on a essayé de représenter le 24 février comme une surprise faite à la nation, comme une illégalité.

C'était faux. Quoi de plus légal que rassentimeiU unanime de toute une nation au départ du roi et à Técroulement de l'ancien ordre des choses ? Ni le peuple, ni l'armée, ni les Chambres n'ont défendu le roi, ne se sont opposés à la nomination du Gouvernement provisoire et à la proclamation de la République. Il fallait bien que quelqu'un agît. Les républicains l'ont emporté tout naturellement. Il n'y avait aucune autre compétition; à cette heure, pas d'orléanistes, de légitimistes, de bonapartistes. Nulle pression du peuple, ni de l'armée; ni menaces, ni corruption, La République a surgi tout naturellement, comme le droit éternel d'une nation majeure, qui reconnaît sa souveraineté, son aptitude à se régir elle-même. Ses tuteurs venaient de prendre la fuite i. »

En se retirant de l'hôtel de ville au moment de la formation définitive du pouvoir exécutif, Edgar Quijiet donnait, comme à toutes les époques de sa vie, un exemple de modestie et d'abnégation. Comment, d'ailleurs, aurait-il pu jouer un rôle prépondérant dans une République qui commençait par faire bénir les arbres de la liberté par quatorze évêques, pendant que le président de l'Assemblée nationale proclamait la France a républicaine et catholique » ?

Le pouvoir exécutif réunissait des éléments inconciliables. On sentait que l'accord ne durerait pas longtemps, et que de redoutables conflits naîtraient à cause de la timidité des uns et de l'impatience des autres.

La défense de la République exigeait l'organisation

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