Mémorial iVExilj inédit
40i EDGAR QUINET.
des forces nationales. Edgar Quinet fit un acte de civisme en acceptant le commandement de la onzième légion, qu'on lui offrait, et qui devint un pacte avec le péril. Pour le moment, c'était une vie de détails minutieux, revues, exercices militaires. Il s'agissait d'élever la garde nationale au niveau des troupes de ligne, d'assurer leur fusion, à tous événements.
Mais ne devançons pas les dates. Nous en sommes au lendemain de la victoire, en plein rayonnement d'espérance. Ceux qui avaient préparé l'avènement de la République la célébraient comme un triomphe personnel.
Le 8 mars 1848, Edgar Quinet inaugura la réouverture des cours du Collège de France. C'est lui qui prononça le discours d'ouverture. Près de lui se tenait son ami, son frère Michelet. L'amphithéâtre habituel étant insuffisant pour l'immense auditoire, la solennité eut lieu dans la grande salle de la Sorbonne :
« Au nom de la République, nous rentrons dans ces chaires. La royauté nous les avait fermées, le peuple nous y ramène ! »
En relisant ce discours de flamme, on revit ces jours immortels où chaque àme atteignait un degré supérieur de vie morale. A cette première heure, tout le monde était de bonne foi ; heure unique et qui n'a point d'analogue depuis l'aurore de 1789. La royauté s'était effondrée sans faire verser une goutte de sang ni une larme. L'allégresse était dans l'air; la République émergeait au milieu d'une joie universelle.
Edgar Quinet sentait que les moments étaient précieux. Concentrer les forces pour l'action, ne pas se
dépenser en paroles, prendre les mesures énergiques indispensables, hâter la réunion de la Constituante, tels étaient les conseils qu'il donnait. Il voulait qu'on interrocfeât la France pendant ces premiers élans de sincérité, avant que la discorde et l'intrigue eussent le temps d'accomplir leur œuvre souterraine :
Un peuple a ses moments d'inspiration comme un individu. Dans ces heures, il est au-dessus de lui-même; il met avec certitude lé doigt sur celui qui convient le mieux au péril... L'action seule, non le discours, peut, dans ces jours de flamme, répondre à ce que les âmes demandent... Pour moi, la parole m'est rendue alors que je sens l'impuissance, le néant, l'impossibilité de la parole... Courons donc, chacun suivant notre vocation, au fait, à l'événement*.
Pour lui, l'heure n'était pas aux études calmes; il confia sa chaire du Collège de France à son fils intellectuel, M. Alfred Dumesnil, gendre de Michelet, et il accepta la candidature de représentant à la Constituante.
Les élections eurent lieu deux mois trop tard; c'est immédiatement après la proclamation de la République qu'on aurait dû faire voter la France. On objectait la nécessité d'éclairer, de préparer l'instruction des masses, comme si le bulletin de vote du suffrage universel n'était pas le premier abécédaire d'une nation !
« Ne laissez pas à ce feu le temps de s'amortir! » répétait Edgar Quinet. On lui répondait : « Il faut d'abord faire l'éducation de la France par des brochures, des. circulaires, des petits livres. y>
1 . Voy. Discours de réouverture au Collège de France, 8 mars 1848.
On sait ce qui arrriva : les ennemis profitèrent de ces regrettables retards pour s'insinuer dans les comices populaires. Revenus de leur panique, ils sortent de leurs cachettes, s'affublent en républicains rouges; chacun prend à tâche de distancer ses concurrents par une profession de foi plus hardie, plus brûlante. Le Moniteur les a enregistrées, et, de nos jours, on a pu se donner la triste satisfaction d'exhumer les paroles subversives des réactionnaires. Les hommes du 24 mai 1873 et du 16 mai 1877 s'affichaient, en 1848, comme républicains rouges.
La mode était aux professions de foi. Celui que sa vie eût dispensé de longs discours comparut dans six réunions pour la candidature de colonel de la onzième légion. En mars 1848, Edgar Quinet dit aux électeurs:
Depuis que je me connais, je n'ai cessé de lutter pour la cause que vous venez de faire triompher : République une et indivisible, liberté d'association, liberté des cultes et des consciences, droit de vivre en travaillant, avènement de tous à la souveraineté, révolution au profit des masses.
On sait s'il est resté fidèle jusqu'à son dernier jour à ses déclarations.
Plusieurs départements lui offrirent une candidature, il choisit l'Ain :
Si, pour représenter la République, il faut des hommes qui l'ont préparée, je crois pouvoir dire que je suis de ces hommes. Le gouvernement déchu en a jugé ainsi, puisqu'il m'a persécuté et qu'il m'a fermé la bouche. J'ai combattu par la parole et par la plume, tant que cette lutte a été la seule possible. Quand le tocsin a sonné, j'ai pris les armes. J'étais de ceux qui ont franchi les premiers le seuil du palais du dernier roi de France. Le lendemain, j'inaugurais la République dans la chaire de M. Guizot.
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Les droits qu'il revendique, c'est la Révolution au profit des jnasses, l'éducation gratuite. La Révolution ne doit pas seulement le pain du corps, il faut qu'elle assure le pain de l'intelligence. Et, pour prévenir tout malentendu ou plutôt la calomnie, il ajoute : « Respect des croyances et des cultes. La liberté de conscience est la pierre de fondation de la société moderne. »
A l'approche des élections, il fait une tournée dans son pays natal. Voici ce qu'il dit, dans une lettre intime de Bourg, le 18 avril 1848, à madame Minna Quinet :
Le parti prêtre se remue en désespéré; il est impossible de prévoir ce que sera son influence. Sans lui, j'aurais une presque unanimité. A Pont-de-Vaux, on a voulu venir en masse à mon auberge, enseignes en tète; je m'y suis naturellement refusé. C'est la patrie de Joubert. Les curés de campagne m'accusent d'être communiste, protestant, etc. La bourgeoisie ici se résigne, voilà tout.
Le ^5 avril, il écrit ceci :
Les communes passent sous mes fenêtres drapeaux déployés, tambours en tête ; les paysans vont voter avec un ordre et un recueillement admirables. On me dit que ces braves gens résistent fort bien aux menées furieuses du clergé contre moi. S'il en est ainsi, ce sera la preuve convaincante que la vérité est dans l'instinct des masses; car les campagnes ont été travaillées jour et nuit par les prêtres, les gros bourgeois voltairiens et les légitimistes, qui partout lont contre moi la même sainte ligue. Malgré tout, on est convaincu ici que j'aurai une grande majorité... Les patriotes entrent et sortent pour m'apporter des nouvelles ; ils ne doutent pas du succès. A Saint-Jean-le-Vieux, à Nantua, Gex, Celley, partout, j'ai reçu des députations, répondu à des discours ; le peuple, sans me connaître, a eu un instinct admi-
rable de sympathie et de patriotisme. On voulait, dans les campagnes, faire battre le tambour, appeler les paysans autour de moi pour que je leur parle. Au moment où je quittais Gex, une pauvre femme a jeté dans ma voiture une lettre où elle dit que toute la commune travaille à ma candidature malgré la gent cléricale.
Ces démonstrations si naïves, si sincères, m'ont ému, comme tu peux le penser. Il en a été de même à Belley. Mes adversaires ont distribué, avant-hier, quarante mille listes d'où ils ont ôté mon nom ; mais les gens de la campagne le font replacer par ceux qui savent écrire, et cette dernière menée désespérée n'a, jusqu'à présent, aucun succès. Deux paysans de Certines sont venus me voir; ils se préparaient aussi à marcher avec leur commune. On voit passer de longues files de campagnards ; ils vont là, en silence, comme à la procession. Qui ne croirait pas à la mission de la France, en voyant ces hommes si profondément pénétrés de ce qu'ils font? Les malades alités restent seuls chez eux, tous les autres sont sur pied.
Enfin, le 28 avril 1848, il annonce son élection :
Me voilà décidément membre de l'Assemblée. J'ai eu plujî de cinquante mille voix. La nouvelle de ma nomination s'est répandue hier soir dans la ville. La population est venue, musique en tète, sous mes fenêtres. Je suis descendu dans la rue, j'ai remercié par un petit discours où j'ai dit en terminant que je faisais ici alliance entre la garde nationale de Paris et les populations de Bourg et du département de l'Ain. Tout s'est passé à merveille; on ne peut pas voir de plus braves gens.
Ces lignes, écrites sur les lieux, donnent l'image exacte de ce qu'était la France républicaine dans les déparlements. Ce qui se passait dans l'Ain éclatait à la même heure partout ailleurs, la foi dans la République était
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unanime. Quel crime d'avoir éteint cette flamme, d'avoir détruit celte vie! La mort l'a remplacée pendant vingt ans. Il a fallu le fer et le feu d'une nouvelle Saint- Barthélémy, et une nouvelle révocation de l'Edit de Nantes, pour extirper la liberté. Que serait aujourd'hui la France, si le guet-apens de Décembre nous eût été épargné, si nous comptions déjà quarante ans de régime républicain et d'enseignement laïque? Ni invasion, ni désastres! Et nous serions riches de nos deux chères provinces, l'Alsace et la Lorraine!
L'élection d'Edgar Quinet, bien qu'attendue, causa une vive joie à ses amis. Je trouve le billet suivant du grand François Arago, alors membre du Gouvernement provisoire :
A la bonne heure ! Des noms comme le vôtre, proclamés au milieu de nos émotions patriotiques ! Nous applaudissons des mains et du cœur à cette nomination qui ne vous grandit pas à mes yeux, mais qui dit que vous avez été compris, que vous êtes aimé.
Je vous serre les mains.