F. ARAGO
En parcourant les anciennes lettres reçues par Edgar Quinet en 1848, je garde une impression bienfaisante de cette lecture. Je revois le prodigieux mouvement des esprits en 1848, les idées, les projets, les efforts généreux qui convergeaient vers lui, les sollicitations, les demandes de service qui lui étaient adressées et les remerciements aussi, qui prouvent qu'il n'a pas seulement
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obligé des ingrats. Tantôt, c'est un malheureux qui lui dit : « Sans vous, je n'aurais pu payer mon loyer; » tantôt, un inculpé politique sauvé par lui de la prison; un professeur à qui il fait conserver sa chaire; des curés qui demandent qu'on répare et embellisse leur église; mais à ceux-là il ne pouvait toujours faire droit; aussi les curés s'acharnaient contre sa candidature. Ils fournissaient eux-mêmes la réponse aux objections : « Mais, « si M. Quinet est nommé en dépit de notre abstention? direz-vous. — Si chaque électeur fait ce raison- Jiement, il est certain que M. Quinet aura la majorité. »
Et sur quoi ces braves curés fondaient-ils leur réprobation pour repousser cette candidature ? Sur l'épilogue d'Ahasvérus.
En songeant à la République de 1848, Edgar Quinet s'écriait : « Il est bien certain qu'il n'y a pas un pays au monde où se trouvent tant d'éléments réunis qu'en France. »
Je n'écris pas l'histoire de la Révolution de 1848; je rappelle brièvement quel fut le rôle d'Edgar Quinet. J'aurais voulu suivre ses actes pas à pas; et ici se place une réflexion qui reviendra avec plus de force à l'approche du coup d'État. Il était facile d'entrevoir que le clergé ressaisirait une influence fatale à la République. Grâce à la tolérance magnanime des membres Ju Gouvernement provisoire, l'adversaire irréconciliable de la société laïque put calculer ses chances pour regagner la partie. L'école catholique de MM. Bûchez et Roux l'emportait sur
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l'esprit nouveau, même dans celle noble Conslituante qui réunissait l'élite des Français*,
Les arbres de la liberté, bénis par les prêtres, symbolisaient l'alliance de la République avec le vieux passé; on trouve les traces de ces préoccupations dans la correspondance d'Edgar Quinet et de son arai Théophile Dufour. Il voyait déjà les congrégations sortir de dessous terre. Un jour que le colonel de la onzième légion est invité, dans un quartier populaire, à la cérémonie d'une de ces plantations d'arbres de la liberté, et au moment où il commence son allocution, il aperçoit la face pâle, jésuitique, d'un congréganiste qui s'avance en portant dans ses bras un arbre, et, d'une voix doucereuse : « Citoyens, ce sont les dames du Sacré-Cœur qui vous l'offrent. »
Edgar Quinet se consacre activement à ses doubles fonctions de représentant et de colonel; à ses yeux, la garde nationale était le corps où se fondent et disparaissent les classes : ouvriers, commerçants, artistes, jeunes gens des écoles. Cette sauvegarde de la République pouvait être appelée d'un moment à l'autre à remplir une grande tâche. Des régiments de ligne étaient placés sous le commandement d'un colonel de la garde nationale, et Edgar Quinet se trouvait parfois passer en revue quarante mille hommes. Ces solennités civiques et militaires le réunissaient souvent à un autre colonel, Armand Barbes, de la cinquième légion. Les événements firent bientôt disparaître de la scène cette noble figure.
1. Voy. Lettres de Théophile Dufour, ancien constituant. Galmann Lévy, éditeur, 1883.
La Constituante se réunit le 4 mai 1848. Onze jours après, TAssemblée est envahie. Le 15 mai fut un accident malheureux, grossi outre mesure par l'adversaire, qui minait la République avant de la renverser. Un témoignage de sympathie pour la Pologne était la principale inspiration de cette journée, aussitôt détournée de son but par une poignée d'agitateurs et de sectaires.
Comme toujours, le Gouvernement fut généreux pour l'ennemi, sévère pour les siens. Quelle chance de durée la République avait-elle si on ne commençait d'abord par la faire aimer au peuple? Tant de sang versé depuis 89, ce long martyrologe aboutirait uniquement à une formule, à une devise : Liberté, Égalité, Fraternité ?
La réaction reçut des gages, le peuple des promesses.
Il est vrai que l'existence de la République fut si courte ! Elle n'eut pas le temps de décréter les grandes mesures qui fondent un ordre nouveau et auxquelles tant d'hommes illustres, placés à la tète du gouvernement, étaient dignes d'attacher leurs noms. Du moins, le suffrage universel, l'abolition de l'esclavage dans les colonies et l'abolition de la peine de mort en matière politique, sont des conquêtes qu'on ne peut contester à la République de ISiS. Victor Schœlcher a été le promoteur de l'affranchissement des noirs.
Surviennent les fatales journées de Juin ! La garde de l'Assemblée constituante était confiée au colonel de la onzième légion. Navré de la lutte fratricide, Edgar Quinet fit tout ce que l'humanité et le devoir commandaient pour l'abréger. Il encourut les reproches de la réaction qui l'accusa formellement, lui et Baune, d'avoir fraternisé
avec les insurgés, quand ils n'étaient préoccupés l'un et l'autre que d'arrêter l'effusion du sang et de faire respecter l'Assemblée souveraine.
Avec ce coup d'œil qui ne le trompa jamais, il vit nettement la part que le bonapartisme et les intrigues du prince Louis avaient dans l'insurrection de juin. Au milieu de la bataille, il entendit les cris : « Vive l'Empereur! y>
La fermeture dés ateliers nationaux venait de jeter sur le pavé une armée d'ouvriers sans travail, prête aux barricades; le socialisme de l'ancien prisonnier de Ham ne pouvait manquer de profiter de cette situation fatale. Les Idées napoléoniennes, bien plus que la revanche de 1815, popularisaient Louis Bonaparte.
En causant de ces terribles journées de Juin, Edgar Quinet disait :
(( Je suis bien à mon aise pour en parler, car j'ai failli être tué. Frappé par mégarde par des soldats, j'ai eu les habits percés de coups de baïonnette, en couvrant de mon corps des prisonniers, des insurgés ; mon uniforme était en lambeaux.
» Je pourrais démontrer que c'est à moi que les Parisiens doivent que l'effusion du sang n'ait pas été prolongée vingt-quatre heures de plus. Ma conduite était bien simple : colonel de la onzième légion, chargé de la garde (le l'Assemblée, je l'ai couverte. Les bonapartistes étaient au fond de l'insurrection; moi, je défendais ïa République. Le général Rapatel avait reçu de Londres du prince Louis sa nomination de futur ministre de la guerre, pendant qu'on se battait sur les barricades.
m EDGAR QVINET.
> Charras, alors sous-sec ré laire d'État au ministère de la guerre, a vu cette lettre. Ledru-RoUîn aussi en a eu connaissance. Le cri de centaines d'insurgés était : « Vive j> Napoléon ! »
» Qui sait? Peut-être Louis Bonaparte serait arrivé porté sur le pavois, si l'insurrection de juin eût triomphé*. »
Après l'affreuse bataille, le flot de la réaction monta rapidement; les hommes qui entourèrent le général Cavaignac nommé chef du pouvoir exécutif, lui firent tort, et l'honnête républicain endossa la responsabilité des transportations sans jugement. Sa candidature à la présidence de la République reçut ainsi un grave échec et l'élection de Louis Bonaparte fut assurée.
Pendant sa captivité à Ham, le prisonnier avait adressé des lettres socialistes, brûlantes de liberté, aux principaux républicains; il ne négligea pas Edgar Quinet, et, dans une de ses lettres, des plus flatteuses, après avoir énuméré tous les périls qui menaçaient la patrie, il concluait ainsi : « Mais la France n'a rien à craindre, tant qu'elle renferme dans son sein des hommes tels que vous, qui lui enseignent ses droits et ses devoirs. »
Les projets du prince Louis étaient percés à jour par celui qui était familiarisé avec la légende napoléonienne. La lettre, du prétendant au Gouvernement provisoire, datée de Londres, sa présence fortuite à Paris, quand il était encore proscrit, que d'indices certains! Il fallait un aveuglement extraordinaire pour en douter. La mé-