Mémorial (TExil, inédit
dîocrilé apparente de son esprit, exagérée à dessein, le servait aussi; on le dédaignait, on le croyait inepte.
Edgar Quinet ne se laissa pas tromper par cette nullité jouée; il mettait en garde ses amis contre le silencieux conspirateur de Strasbourg, de Boulogne et des journées de Juin.
Louis Bonaparte, rappelé de l'exil, élu représentant du peuple, siégeait dans la Constituante, en septembre 1848. Il venait d'écrire sa lettre de gratitude et de fidélité éternelle envers la République. Edgar Quinet, en le voyant assis sur un banc de la Montagne, près de Michel (de Bourges) qu'il enjôlait, dit à ses collègues, en désignant le taciturne personnage :
« — Voilà le serpent boa qui enlacera dans ses replis la France. »
Et il démontrait que le péril, c'était Bonaparte, populaire par son nom, par ses antécédents de conspirateur, et qui profilait de toute l'impopularité du général Cavaignac.
Mais on s'endormait sur le danger certain, et Ton se défiait de celui qui eût été un président de la République intègre. On critiquait tout en Cavaignac. jusqu'à son attitude austère dans les réceptions officielles; on lui trouvait la mine raide, réservée. Il était ordinairement debout devant la cheminée, entouré de généraux ; on disait qu'il tenait à distance les visiteurs, comme s'il eût craint de se familiariser avec ceux qui déjà ne respectaient que la force.
Tout autre était la physionomie des salons de l'Elysée, lorsque le prince Louis l'emporta sur le général Cavai-
gnac et fut élu président. Le proscrit de Londres affe^ tait un aimable laisser aller avec les principanx chefs de la Montagne. Le débraillé de ses habitudes était afSché avec ostentation.
En voici un exemple. Peu de temps après l'éleclioû du 10 décembre 1848, plusieurs colonels républicains, entre autres Edgar Quinet, Guinard, Hingray, décidèrent qu'ils iraient à TÉlysée, non pour offrir les félicitations d'usage au nouveau chef de l'Etat, mais pour lui taire entendre de bonnes vérités, et constater de visu ses dispositions.
Les colonels républicains se rendent un soir à l'Elysée; ils sont introduits dans un grand salon. On les fait attendre très longtemps; enfin, derrière une portière soulevée, apparaît la figure terne et gauche du prince président. Il s'avance, en louvoyant, avec sa démarche et son coup d'œil obliques; il aperçoit cette réunion de colonels républicains, et, pressentant ce qu'ils avaient à lui dire, il ne leur donne pas le temps de prendre la parole et dit avec son accent hollandais : « Messieurs, tout ceci est fort ennuyeux; mais, tantôt, il y aura ici des femmes. »
Là-dessus, il fait une pirouette et disparaît. Son esprit avisé comprenait le but de cette démarche.
On a dit que le représentant du peuple fut moins éloquent que le professeur du Collège de France. C'est bien naturel; Edgar Quinet pouvait électriser par la parole une jeunesse généreuse, mais il rencontrait peu d'échos dans une Assemblée qui s'était proclamée néo-catholique.
Aussi quelle peine il eut à se faire écouter dans la question romaine, lorsqu'il s'éleva avec force contre l'expédition qui portait secours au pape et détruisait la république romaine ! Quelle lutte aussi pour prononcer cet autre discours sur l'enseignement laïque, quand, le premier, il proposa la séparation de l'Église et de l'État!
Quels vains efforts, dans les commissions de la Législative, pour ouvrir les yeux à ceux qui s'obstinaient à voir le péril du côté des orléanistes et non à l'Elysée, et qui nous menaçaient « d'un nouveau Radetzki », lorsqu'on avait déjà Louis Bonaparte !
Rappelez-vous son dernier discours : huit jours avant le coup d'État, il prédit à la France le sort des républiques du Sud, étranglées par un Rosas. Tout s'est vérifié à la lettre.
Mais revenons sur nos pas.
Un mot sur les travaux d'Edgar Quinet pendant la Constituante.