ÉTAT DE SIÈGE
Le courage me manque pour passer en revue ces quatre années commencées par Texplosion de joie de février 1848, et noyées dans le sang et les larmes de décembre 1851. Le jour où le prince président prêta serment de fidélité à la République, lorsqu'Edgar Quinel vit cette face blême, sournoise, dissimulée sous d'énormes moustaches, il répéta ce mot : « Voilà le serpent boa qui s'enroule au cou de la France pour Télrander. »
Pendant les vacances, il avait parcouru le déparlement de l'Ain avec son collègue et ami Baudin, recueillant partout les preuves amères que la bourgeoisie était hostile à la République.
Ses relations intimes avec d'anciens libéraux cessèrent dès lors, et, chose douloureuse, la politique de réaction brisa des liens chers et sacrés dans sa propre famille.
Dans la discussion sur les préambules de la Constitution, Edgar Quinet, de concert avec Victor Hugo, présente un amendement qui avait pour but d'ajouter le mot Humanité à notre devise : Liberté, Égalité, Fraternité.
Ce fut aussi le commencement des luttes pour l'Italie. Rome venait de proclamer la République. Avenir superbe de rénovation universelle, si la République française et la République romaine cimentaient leur alliance si naturelle ! Il en fut autrement : la réaction envahit le pouvoir exécutif; on songea au pape, non à la liberté. Sous prétexte de protéger le saint-père qui ne courait aucun danger, on résolut d'envoyer une escadre française dans les eaux du Tibre.
Dans la séance du 30 novembre 1848, dix jours avanl l'élection du prince président, Edgar Quinet démasque le but de cette expédition. Allant droit au fait, il demande quelle sera l'attitude de la République française ? Protègera-t-elle le peuple italien ou le pape, la démocratie ou la théocratie? La République française étoufferat-elle la République romaine ? Armera-t-elle le pontife contre une révolution populaire ? En comprimant l'insurrection italienne, on étouffe la nationalité italienne. L'obstacle à la patrie, c'est le pape. Il faut que l'Italie détruise le pouvoir temporel, sous peine de renoncer à sa nationalité.
Comment pouvait-on s'entendre ? L'âme de la réac-
•iâO EDGAR QUINET.
lion, MM. de Falloux et de Montalembert, devaient nainrellement remporter sur Edgar Quinet.
Il terminait son discours par cette prédiction :
Attenter à la nationalité italienne, c^est frapper da mèmt (;oup la Révolution du 24 février.
Depuis Tavènement de Louis Bonaparte à la présidence, la République était perdue. Pour un esprit clairvoyant, ce fut un supplice de tous les instants que de vivre dans cette atmosphère parlementaire saturée de perfidies et de complots ténébreux, c Jamais je n'ai tant àouffert, à aucune époque de ma vie ! s'écriait Edgar Quinet, et d'une souffrance si irritante ! »
Voir sombrer d'heure en heure ce superbe navire, qui marchait à pleines voiles vers un monde nouveau, entrevoir, après la chute de la République, un régime d'opprobre, s'avouer avec douleur que les fautes des amis de la liberté y contribuaient autant que la noirceur des ennemis, c'était un état moral si violent, que vingt années d'exil ont semblé douces en comparaison de cette lente agonie de la République de 1848.
Hélas! le vieux patriote a éprouvé cette même amertume, de 1871 à 1875. Il a repassé par les mêmes sentiers d'angoisse ; mais l'espérance ne l'a pas abandonné, il sentait derrière lui un peuple. L'avenir pouvait être retardé, non extirpé. La démocratie avait fait trop de progrès pour qu'on pût escamoter la liberté, encore moins la détruire; puis la légende napoléonienne s'était effondrée à Sedan. Mais, en 1848, le bonapartisme était d'autant plus puissant que tous les anciens partis prenaient
LA RÉPUBLIQUE DE 1848. 4âl
r^ tâche de soutenir le conspirateur de Strasbourg et de Boulogne. Sous le nom de République présidentielle, on
• faisait revivre la politique juste-milieu, les lois de sep- . tembre, et MM. de Falloux et Montalembert restauraient
la puissance cléricale sur les ruines de la République. L'expédition romaine fut décidée.
L'indignation qu'Edgar Quinet éprouva dans cette fameuse séance fut si violente, qu'il tomba malade. Son camarade de collège, le docteur Trousseau, lui dit, sur
• les bancs de l'Assemblée : « Tiens, tu as la jaunisse! c'est l'expédition romaine qui te vaut cela. »
Au lieu de continuer les Révolutions d'Italie *, Edgar Quinet se jette dans la brûlante actualité, et publie la Croisade romaine; il dénonce le crime de cette expédition (avril 1849) et le péril qui. en résultera pour la France. Bientôt Vexpédition à Vintérieur confirmera cet avertissement.
« Renversement de la Constitution, attentat contre l'humanité, cette expédition autrichienne, entreprise sous . le masque de la République, est un appui donné à l'étranger ; c'est un coup porté à la nationalité française.»
Après cet attentat contre la République romaine, la réaction ne crut plus nécessaire de garder le masqut. Les mots que nous avons entendus en 1871-1872, sont déjà prononcés en mai 1849 : Une République à Fessai^.
Edgar Quinet commente ces mots dans une lettre à ses concitoyens :