L'État de siège
A Paris, on conservait encore quelques apparences de liberté; mais, en province, Tétouffement avait déjà éteint toute vie politique. La République existait encore dans le secret des cœurs; mais, sur la place publique, elle était traquée. On ne se bornait pas à incarcérer ceux qui criaient : « Vive la République! » la persécution atteignait la fidélité d'opinions et d'espérances. Après l'affaire du Conservatoire des Arts et Métiers, la répression n'eut plus de bornes; les provinces expièrent le mouvement avorlé, la France fut mise en interdit, et M. Cbangarnier obtint les honneurs du triomphe.
Dans une de ses tournées dans l'Ain, le représentant écrit, le 21 août 1849, de Bourg :
Les Autrichiens de 1815 n'ont pas fait la moitié de ce que font ici les agents honnêtes et modérés; aussi Texécralion est-elle unanime dans le peuple. Les violences stupides de rétat de siège indignent nos paysans. Ils résistent admirablement à ce régime cosaque. J'ai reçu une véritable ovation, malgré la terreur blanche. Notre département n'était que rouge, les persécutions l'exaltent. Il était bien nécessaire de revoir ces braves gens, au milieu des avanies et emprisonnements que M. Bonaparte leur inflige.
L'audace de la réaction arriva à ce point qu'en octobre 1850, les agents de police suivaient le représentant à la pisle. Dans une seule journée, ils reviennent six fois demander de ses nouvelles à l'hôtel où il descendait à Bourg.
La police a fait une descente dans une réimion de francsmaçons où elle comptait me trouver; elle a fait une perquisition chez des personnes absolument inoffensives. Des
hommes de police me suivent et sont en permanence sous mes fenêtres. Je peux bien m'en moquer; mais, comm^î ils profitent de ma présence pour inquiéter des braves gens, j'abrégerai mon voyage... (Un agent de police m'interrompt pour me demander mon passeport, ici, dans mon pays ! c'est la réception de l'état de siège. Je présente ma médaille et tout finit là*.
J'entre dans ces détails, les petites choses aident à comprendre les grandes. La pression que les réactionnaires ont fait peser pendant trois ans sur la France explique le facile rétablissement de l'Empire. On se demande aujourd'hui qui était plus coupable? l'héritier maniaque du grand Napoléon, celui qui se croyait légitime propriétaire de ia France, l'ancien conspirateur qui poursuivait sur une grande échelle les complots préparés à Strasbourg, à Boulogne? ou bien ce grand parti d'ex-libéraux qui, en haine du peuple, ne voulait céder aucun de ses privilèges, et préférait livrer la patrie française aux criminelles entreprises d'un autre Octave.
Sans doute, les hommes de la rue de Poitiers espéraient profiter de la chute de la République et retrouver un régime à la mode de Louis-Philippe; mais en aidant Louis-Bonaparte à perpétrer ce crime, leur aveuglement égala leur duplicité.
— U Empire est fait! s'écria plus tard M. Thiers. Mais qui donc a contribué à le faire, sinon la rue de Poitiers?