‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 147 sur 150 · Séance du 19 février · texte numérisé non relu

Séance du 19 février

quel est le principe qui se retrouve au fond de toutes nos lois, sans lequel nos codes eussent été impossibles? Il est tout entier contenu dans ces deux mots : séculariser la législation ; séparer le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique, la société laïque et les églises.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que de grandes difficultés sur gissent devant le législateur de la société française issue de la Révolution.

Comment a été résolu le problème, en apparence inextricable, de la liberté des cultes, qui renferme implicitement le problème de la liberté d'enseignement ? Par la séparation du domaine laïque et du domaine ecclésiastique, en effaçant de la législation le principe de la religion d'État.

Comment a été résolu dans le code le problème fondamental de l'état des personnes, celui des actes de l'état civil ? Encore une fois, par le même principe, par la même séparation, en retranchant de l'acte civil l'intervention du dogme particulier représenté par le clergé.

Comment donc pouvez-vous aujourd'hui espérer résoudre le problème de la liberté de l'enseignement? Je réponds ave« la plus entière conviction : Vous le pouvez en introduisant dans la question le même élément, le même principe; en faisant pour cette loi ce que vos prédécesseurs ont fait pour toutes les autres ; c'est-à-dire en retranchant de l'enseignement laïque, l'enseignement du dogme particulier.

Portez dans ce problème le principe vital qui anime toutes vos institutions ; sécularisez la législation de l'enseignement, et la question se résout d'elle-même. Vous avez pour résultat, au sommet de la société, dans la constitution, séparation du pouvoir laïque et du pouvoir ecclésiastique ; dans le code qui régit l'état des personnes, séparation des actes civils et de la célébration ecclésiastique ; et, par suite, dans la loi de l'enseignement : séparation de l'école et de l'église, de l'instituteur et du prêtre, de l'enseignement et du dogme.

Voilà la solution qui se déduit nécessairement de l'esprit de toutes nos institutions appliquée au problème de la liberté d'enseignement. Car ce n'est pas moi qui mets en présence ces deux choses, la loi et le dogme; partout elles sont en face l'une de l'autre, non pas hostiles, mais séparées. Tous les grands actes qui composent la vie humaine, la naissance

i;U EDGAR QUINET.

Ui mariage, la mort, reçoivent une double sanction, FuiioiV la société civile, Tautre delà société ecclçsiastique ; Funeil' la loi, Tautre du culte. C'est par là que la liberté de conscience a pu être l'ondée et maintenue du berceau à la tombe.

Si donc ces deux puissances séparées marquent ainsi chacun des actes de Texistence, si notre législation a déjà enveloppé par avance la vie humaine tout entière dans cette di>tinction du principe laïque et du principe ecclésiastique, il reste maintenant à appliquer cette distinction à renseignement qui est une préparation à la vie. Par là, vous ferez entrer dans nos institutions cet esprit d'unité qui est l'ordre mêni'^ déposé dans la loi.

Cette solution, tirée de la séparation complète de renseignement laïque et de renseignement d'un dogme particulier, est la seule qui puisse concilier tout ensemble l'unité de la nationalité française et la liberté de conscience.

En effet, dans tout autre système, il arrive l'une ou l'autre de ces deux choses : ou chaque religion, chaque dogme a sou école ; ou les communions diverses sont réunies dans le même enseignement.

Dans le premier cas, si chaque communion a une écoi»' particulière, les générations nouvelles, séparées par de< croyances oi>posées, forment pour ainsi dire autant de nation> qu'il y a de religions et de communions différentes. Au lieu de tendre à l'union, renseignement développe l'héritage des haines ou du moins des antipathies profondes qui divisent les Églises. L'œuvre de l'unité nationale, consacrée partout !«' reste de la législation, est éhranlée par la loi de l'enseign»juent.

Dans le second cas, celui où toutes les croyances sont entriles mains du même maître, dans une école mixte, c'esl lii liberté des cultes qui est atteinte. Si le protestant est obligé d'apprendre le dogme sous Pinlluence prédominante du catholicisme, ou réciproquement, Pune des Eglises est sacrifiée : en sorte que, dans le systèmes de la loi, l'une ou l'autre dr ces choses est renversée, ou le principe de l'unité nationale, ou le principe de la liberté de croyance.

Dans tous les cas, dès que vous admettez comme nécessain' l'intenention du dogme dans l'enseignement laïque, je (H^ que, quoi que vous fassiez, vous placez l'école, et, par suitf.

la société et TEtat, sous la dépendance absolue de TEglise.

Le dogme ne peut être que souverain partout où on le juge nécessaire. Point de transaction ni d'accommodement avec lui. 11 ne rivalise avec personne ; il commande, il est maitre, il règne ou il n'est pas,

Ou'il pénètre dans Técole, le prêtre qui le représente y devient souverain comme lui. Que faut-il à l'Église pour vous faire sentir la dépendance absolue où vous aurez placé l'enseignement laïque ? Une seule chose : retirer ses évêques du conseil supérieur, ou l'aumônier du collège, ou le curé de l'école ; mettre par là l'interdit sur l'enseignement ; cela suffit. Devant la seule menace, la société, entièrement désarmée, n'a plus qu'à céder. En faisant intervenir le dogme dans la constitution de l'enseignement laïque, vous le ramenez au droit d'interdit du xp siècle.

Contradiction, impossibilités, oppression de la conscience, voilà toute la loi ; voilà aussi ce qui se rencontre dans tous les systèmes ; un seul résout ces impossibilités, c'est celui où l'école laïque est faite à l'image de la société laïque.

Puisque la société française subsiste en dépit des contradictions entre les Églises diverses, il faut bien qu'il y ait un lieu où les jeunes générations apprennent que, malgré ces différences éclatantes de foi et de dogme, tous les membres de cette société font une seule famille.

Or, ce lieu de médiation, où doivent s'enseigner l'union, la paix, la concorde civile, au milieu des dissentiments inexorables des croyances et des Églises, c'est l'école laïque.

Si, dès l'origine, la différence des communions éclate dans l'enseignement ; si le triste héritage des dissensions religieuses est la première expérience qui frappe l'enfant ; si, dès qu'il ouvre les yeux, il ne voit que l'hostilité des cultes ; s'il naît, pour ainsi dire, à la vie civile, dans le berceau des dissensions religieuses, où donc apprendra- t-il l'union, sans laquelle il n'y a point de France?

Je voudrais, au contraire, que, dès son entrée dans la société laïque, qui est ici marquée par son entrée dans l'école, l'enfant fut frappé d'un spectacle de paix. Encore une fois, ne le faites pas naître dans la discorde religieuse, prélude de la discorde civile.

Ainsi, dans l'école laïque, affranchie de la différence des

dogmes, tout doit parler d'union; c'est en dehors de Técole, image de Tunité française, que l'enfant doit apprendre la divergence des dogmes, les inimitiés irréconciliables des cultes, entre lesquels s'est partagée l'àme de la patrie. C'est dans l'église, c'est dans le temple, c'est dans la synagogue qu'est le domaine absolument libre du dogme particulier.

Par là se concilient la liberté avec l'autorité, rmiité de la nation avec la diversité des croyances religieuses; dans l'école, le principe général, laïque, universel, qui gouverne, soutient la société française ; dans les églises, le dogme particulier, ou catholique, ou protestant, ou israélite qui constitue le culte ou la secte.

Et, lorsque j'expose une solution qui naît de la nature de notre société et de la logique de nos institutions, il est sans doute nécessaire d'ajouter que cette solution a pour elle l'expérience de l'un des peuples, je ne dis pas seulement les plus anciens dans la liberté, mais les plus religieux d'Europe.

Tout le monde sait que la Hollande a fondé son système d'enseignement sans aucune acception de dogmes particuliers, ou plutôt avec l'interdiction absolue de ces dogmes dans toute école laïque. Et voilà près d'un demi-siècle que dure cette expérience de ce peuple si sensé, si pacifique, avec une égale adhésion des amis de la liberté et des amis de l'autorité, des laïques de toutes les opinions, des ecclésiastiques de tous les cultes; car il n'en est pas dans l'Europe qui ne soit représenté dans la société hollandaise. La solution que je propose ici a porté, dans cette société, entre tous les partis, ce germe de paix profonde que laisse toujours après soi le sentiment de la vérité rencontrée et réalisée.

Je résume en deux mots ce que je viens de dire. Mon amendement est tout un système ; mais ce système, c'est l'âme de notre législation. On ne force pas le principe d'une société : lorsque la législation d'un peuple est conçue dans un esprit, on ne peut pas impunément mettre une loi particulière en contradiction avec toutes les autres. Ce serait arracher la pierre de fondation de la société pour s'en faire une arme d'occasion.

Séparation du domaine de la société laïque et du domaine du dogme particulier, c'est le principe des institutions et des mœurs de la France.

Ne mêlez pas aujourd'hui ce que vous avez partagé hier ; car c'est par cette distinction qu'ont été établis l'ordre et la liberté dans la vie civile. Par la confusion des deux principes dans la loi d'enseignement, vous ne rencontrerez qu'arbitraire violence, oppression, tant pour un parti que pour un autre.

Ce discours et ramendement d'Edgar Quinet furent appuyés par deux de ses collègues. M. Delbetz le soutint avec talent, M. Victor Chauffeur présenta un autre amendement qiii tendait au même but, sans réussir davantage*. La loi Falloux triompha et la question de l'enseignement laïque retomba dans l'oubli pour ne plus être soulevée pendant trente ans.

Après avoir soutenu la discussion à la tribune, Edgar Quinet la développe et l'élève dans un ouvrage dont tout le monde a reconnu la solidité, la logique irréfutable, V Enseignement du Peuple.

Ce livre dont le discours précédent est un résumé, complet et subtantiel, montre aussi tout ce que le patriote a souffert pendant les trois années qui aboutirent au 2 Décembre.

Dix-huit mois nous séparaient du coup d'État, quand Edgar Quinet écrivait ces lignes :

Le 24 février, un miracle social met dans les mains de la France le choix de ses destinées. La France librement consultée répond en se plaçant, dans l'échelle des peuples libres, entre l'Espagne et Naples. Il doit y avoir une cause de cette servitude volontaire. L'objet de ces pages est de rechercher cette cause *.

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