En bataillant avec ses camarades d*école
3i EDGAR QUINET.
Ce n*était qu'un gracieux badinage, rhorreur de la vie monacale leur était commune à tous deux.
Elle songeait à la diplomatie ; son père, H. Rozat, avait été secrétaire d'ambassade ; pourquoi son fils ne le deviendrait-il pas? Vains projets ! les instincts et la volonté de ce fils déjouaient toutes ses combinaisons d'avenir positif, pratique. Elle lui disait : c Sois sage, ne te laisse pas enflammer par aucun parti. Sauve-toi de ces étudiants on droit, quand ils parlent politique. > Et lui, dès le lendemain du départ de son père, il court à la Chambre des députés pour entendre le général Foy. Il est ému, il est heureux au milieu de la foule qui criait : c Place! place au génénU Foy ! i>
Il revenait souvent sur ces années et me parlait de son enthousiasme pour le général Foy :
<t^ Un jour, je Tai suivi, depuis la terrasse de sa maison jusqu'au jardin des Tuileries, où il se promenait avec sa femme et ses deux petites tilles.
^ 11 nrarrivait bien souvent de faire queue depuis cinq heures du matin, à la grille du palais Bourtion, pour entrer dans la Chambre. La belle et noble figure de Manuel est restée dans mes yeux comme si je Favaîs vu hier. Un jour, j'appris Tarrestation du père de Francis de Corcelles, grandlibêral: jVutraidaus un café, j^êerivis sur-le-champ à IVnjamia Constant pour le prévenir de cet attentat.
> Après la révolution de Juillet, je n'allais plus si fréquemment À la CJhambre; jVtais dégoûté du revirement des libéraux et de Tesprit public ^ >
La présence de son père l'avait pétrifié; il redevient lui-même, aussitôt qu'il est seul. Sa mère le sermonne avec son enjouement habituel :
Ton papa a été mal satisfait de Tagrément de ta compagnie. Ton profond et éternel silence lui a procuré peu d^amusement. Sans peine cela se peut croire, et tu ne Taccuseras pas d'ingratitude ^ si tu considères le peu de grâce et de charme que tu déploies en sa présence. Il trouve aussi que tu n'as manifesté aucun transport à la vue des beautés de Paris (ce sont des beautés locales dont je parle). Il te croit insensible, froid et glacé. Tu es donc médiocrement bien placé dans son esprit; mais je pense que, si tu peux apprendre à écrire, et qu'on lui donne de bons témoignages de toi, il reviendra facilement et volontiers sur ton compte.
On lui demandait sans cesse ce qu'il n'a jamais su : plier son caractère, écrire plus lisiblement, brosser ses habits. Sa mère lui reproche ses cheveux négligés, sa cravate mal mise, sa tenue modeste, sa démarche mal assurée :
Dis-moi comment tu fais pour nettoyer tes habits ; j'ai le sentiment intime que tu auras trouvé un faux-fuyant pour ne pas les brosser toi-même. Cher enfant, deviens donc un peu muscadin. Ensuite je te prierai peut-être, pour me plaire, de devenir fat et suffisant.
Elle entremêle ainsi de badinages ses avis les plus sérieux. Sans cesse occupée de ce fils tant aimé, elle veut tout savoir, lui demande un plan de sa chambre, et même le nombre des planches de son armoire et la place où il range ses effets, son linge :
Parle-moi de tes cours... Je me dis avec peine que tu n'as qu'une couverture. Tu n'as point de souliers, point de
pot à eau, je te trouve bien mal... Si tu n'épargnes pas bien ton bois, ta chandelle, tu seras bientôt tout dénué. Hélas! tu aurais eu bien mieux tes aises dans une pension ; tu vas manquer de tout, mon pauvre enfant. L'important est d'entrer au plus vite dans ces bureaux, pour te tirer un peu de cette extrême dépendance d'argent où tu es avec tes tristes parents. Hélas 1 tâche d'apprendre à écrire, tu pourrais alterner avec le maître d'anglais. Achète une couverture. Si tu ne souffres pas de la faim et du froid, je pourrai me remettre.
Les réponses aux doléances maternelles sont gaies; le mobilier de sa chambre lui paraissait plus que suffisant, puisqu'il vendit à quelque temps de là son matelas et ses chaises pour payer un à compte à l'imprimeur. Il avait la liberté, que lui fallait-il déplus? Tout en s'appliquant à ses écritures commerciales, son imagination poursuit la carrière des lettres, cette vocation invincible. Il se garde bien d'en souffler mot, mais ses lectures, ses essais, remplissent chaque heure qu'il peut soustraire au travail du bureau et aux courses obligatoires dans une maison de banque. Il lit, il écrit une partie de la nuit; ce n'était pas de la poésie, c'était toujours l'Histoire. Sa première publication, les Tablettes du Juif errant, appartient à une idée philosophique sérieuse, malgré le tour léger, sceptique qu'il affecte pour ne pas effaroucher sa mère par trop de gravité.
Ce travail à la dérobée le soutient contre les ennuis de sa situation; là est tout le secret de sa patience, de sa bonne grâce à supporter tant de semonces. Il écoutait paisiblement les plans d'avenir que sa mère déroulait, et les axiomes qu'une profonde science du monde lui suggérait :
■^^M^MAb
Tu as certainement de l'esprit; emploie-le à découvrir les goûts, les faiblesses, et à les ménager en t'y conformant. Que rien de ce que tu feras de bien ne soit tout à fait enseveli I Arrange-toi de façon qu'on sache que tu vaux quelque chose. Emploie ton intelligence à te faire valoir. Personne ne se donnera la peine de chercher ton mérite, si tu n'aides à le découvrir. Les gens de Paris surtout s'en tiennent à l'écorce. Soigne donc ton écorce.
Il resta insensible à ces maximes diplomatiques, généralement suivies.
Il agissait même d'une manière diamétralement oppo* sée. Il s'efiforçait de tenir cachées ses actions les plus méritoires, et ne se mit jamais en frais pour plaire à ceux qui lui étaient indifférents.
Sa mère le chapitrait sans cesse à ce sujet. « Mon cher Edgar n'aime pas trop la contrainte et l'effort. »
Sa nature toute primitive ne changea jamais. Tel il était jeune homme, tel je l'ai vu jusqu'au dernier jour, l'indépendance, la simplicité, la modestie même.
On a cherché à expliquer le caractère d'Edgar Quinet
par l'influence maternelle. Sans doute il tient de sa mère
la sensibilité, l'ardeur généreuse pour tout ce qui est
noble et grand; mais il est de stricte justice de reporter
sa fierté, son inflexible droiture à son père, homme d'un
caractère antique, homme de 92. Comme éducatrice, la
mère a été admirable jusqu'à l'adolescence du fils. Plus
tard, son esprit merveilleux, ondoyant et divers, souple et
positif, ne peut plus diriger le jeune homme ; elle n'a
plus de prise sur lui. Type du xviii* siècle, elle devait
prêcher en littérature la verve railleuse; et, dans la vie
politique et privée, raxiome: « Glissez, mortels, n'appuyez pas. »
Edgar Quinet a adoré sa mère; il la considérait comme l'esprit le plus supérieur qu'il eût jamais rencontré ; cependant, depuis le collège de Lyon, il ne subit plus son influence. Madame Quinet mère joignait une grande bonté à un éclat d'esprit extraordinaire ; mais, loin de fortifier son fils dans son extrême austérité, elle l'en a plutôt raillé. L'expérience de la vie lui faisait redouter un excès de puritanisme; elle pressentait combien cette hauteur de sentiment et d'idées serait préjudiciable aux intérêts de son fils ; elle combattait son idéalisme par toutes les armes de la raison pratique et d'une ironie acérée.
Par ses amis Bruys d'Ouilly, elle fait introduire Edgar chez M. de Lacretelle, l'historien ; il trouvait là une société bien préférable à celle qu'il voyait dans le salon financier de sa tante. « Chez M. de Lacretelle, il y a au moins des gens d'esprit. Il sera invité aux lectures très recherchées de M. Renouard. » M. Michaud y allait.
La seule relation qui lui fût agréable chez sa tante, c'était la famille du maréchal Key. Sa mère l'interroge à ce sujet :
As-tu vu les grands iils de la maréchale? Sont-ils bien? Dis-moi si tu t'es amusé à ce dîner chez madame Nev, si Ton y a fait de la musique. Ne fait-on jamais de musique chez madame Rilliet? Ne pourrais-tu pas là en faire ou en entendre? Cultive le don de plaire, perfectionne tes attraits, lève la tète.
À propos de ces bals chez madame Rilliet Constant (de Genève), il s'amusait un jour à énumérer tous les
maîtres de danse qu'on lui avait donnés et dont il avait si peu profité. De là mille regrets d'avoir été si rarement au bal, d'avoir dansé peu ou point. € Et pourtant, me disait-il, j'ai eu quatre professeurs de danse : le premier à l'âge de cinq ans, lorsqu'on me mettait sur la table pour me donner la leçon de danse. Ensuite, à onze ans, je prenais des leçons d'un Charollais qui réunissait ses élèves dans la petite salle de spectacle. Tous les jeunes gens y allaient, jusqu'à notre domestique Besson, qui dansait d'une façon déplorable. J'entends encore le coup d'archet du maître de danse, lorsqu'il me fit faire mon premier avant-deux. Le troisième professeur, je l'avais tout le temps au collège de Bourg; c'était M. Bonange, qui nous apprenait à la fois la musique et la danse. Enfin, à Paris, ma tante avait engagé pour ses filles une danseuse de l'Opéra, comme la perfection de l'art; je faisais le quatrième dans la contredanse avec mes cousines et avec ledit personnage de ballet, qui avait la tournure d'un tonneau. Écoutez bien cette gamme! ce mot nous mettait en train. Ces contredanses durèrent tout l'hiver de 1820 à i82i. Eh bien, quand je revins à Charolles, où il y avait cependant de très jolis bals, je ne dansais pas. Mon père m'y encourageait beaucoup, et, voyant que j'hésitais par défiance de moi-même, il répétait : « Mais » songe donc que Charolles est un village ; tout est bon » pour Charolles ; quoi que tu fasses, ce sera encore très » bien. > Dans ces baJs populaires, on dansait comme des enragés jusqu'à en revenir écloppé *. »