‹ Edgar Quinet avant l'exilChapitre 20 sur 150 · Mémorial d^Exil, inédit · texte numérisé non relu

Mémorial d^Exil, inédit

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40 EDGAR QUII^ET.

Des nuages s'élevèrent entre latanteetleneyeu, qui ne pouvait se faire à ce monde artificiel ni aux adulations qu'on y exige. Cette société aristocratique tant prônée par les romanciers, ces types de distinction n'existent que dans Timagination, disait Edgar Quinet : c J'ai vu de près ces nobles ducs, ces duchesses éthérées de Balzac, ces marquises dont George Sand parle dans ses Mémoires] ^e leur trouvais l'air vulgaire. Les hommes surtout avaient le genre clerc de notaire. En revanche, j'ai conservé le plus charmant souvenir de la maréchale Ney; elle avait beaucoup d'amitié pour moi. Encore fort bien de sa personne en 1821, délicate, et même languissante, très gracieuse, caressante, elle avait infiniment d'attraits. Notre dernière entrevue a été en 1845. >

Ces relations que sa mère lui créait n'ont guère servi à sa carrière ; en toute occasion, il s'est frayé sa voie tout seul et silencieusement.

Dans une lettre du 1«' janvier 1821, sa mère lui rappelle que, pour la sixième fois, ils passent le nouvel an séparés l'un de l'autre. Que de préceptes de science mondaine dans toutes ces lettres !

Elle lui accorde sans marchander c la sagesse, le tact, l'esprit » ; mais sans cesse elle le met en garde contre l'indépendance de son caractère.

Prends garde, cher enfant, à n'avoir ni raideur, ni fausse fierté. Sache faire plier quelquefois ton plaisir bu ton goût de bonne grâce. Songe toujours qu'il faut, dans cette sociétélà, tenir un langage uniforme, et celui qu'on a adopté comme le plus sage, ne s'en départir jamais.

Comme on flatte par de bonnes paroles et en le cares-

sant de la main et de la voix un jeune cheval fougueux prêt à se cabrer, ainsi, par les inépuisables ressources de son esprit et de sa tendresse, avec le langage de la raison, avec un enjouement plein de charme, elle tâche de lui faire prendre patience :

Que te semble ton emploi ?te sens-tu capable d'y mordre? Quand tu étais petit, je pensais pour toi au commerce, lassée que j'étais de la pauvreté. J'aurais voulu te voir une carrière qui pût te la faire éviter; mais tu croyais alors que èe que j'entendais par commerce c'était de vendre des petits couteaux comme Noiret, et cela te flattait peu. Et puis le génie mercantile semble t'être refusé. Ce n'était pas là non plus ce que je te souhaitais. J'avais en tête les banquiers genevois.

Puis quels charmants retours de sensibilité, de tendresse. Les préparatifs d'un départ lui rappellent celui de Tan dernier :

Je te voyais encore, grimpé sur cette malle qu'on ne pouvait plus fermer; je me souvenais que je te regardais, en me disant que le lendemain je ne te verrais plus. Que j'ai déjà souffert par nos séparations ! La nuit, je me demande si tu dors, si tu es bien ; le soir, en me couchant, je me demande si tu es rentré, si tu as l'esprit tranquille et le cœur content. Enfin je ne passe jamais cinq minutes sans m'occuper de toi.

Le printemps arrive, elle va à Lyon pour communier, n'ayant point d'église protestante à Charolles.

C'est le dimanche, 21 mai, que je te trouvai sur cette plage de Trévoux; il était, je crois, neuf heures du matin quand je me précipitai de cette montagne, dans la maison de ta

tante pour t'embrasser plus tôt. Souviens-toi, cette année, à pareil jour et à pareille heure, de notre réunion ; elle fut si douce et si parfaite que je ne pense pas que nous puissions être plus heureux... Sur ce tillac où nous étions ensemble Tannée dernière, si profondément tristes tous les deux, combien n'ai-je pas retrouvé de souvenirs ! J'ai regardé la tour de la Belle-Allemande avec émotion : nous l'avions regardée ensemble. Je veux aller aussi à ce collège, mais j'ai peu d'espoir d'être introduite dans ce cher cabinet*.

Les grandes affections suppriment les distances et viennent à bout de créer une présence continue par les détails minutieux de la vie. Elle amuse le cher absent par ses récits, en y mêlant toujours un précepte. Elle vient de voir, à Bourg, la terrible grand'mère qui s'est fort radoucie :

Elle a été dans la joie la plus véhémente de la lettre à Blanche; elle s'est étonnée que, dans un âge si tendre, tu pouvais composer une si belle pièce. Son autre petit-fils lui est fort utile : il fait ses écritures, ses comptes de ferme; mais, comme la reconnaissance est une vertu sur laquelle il ne faut pas compter, la terrible grand'mère n'est que médiocrement touchée, et tous les bons services de Lucien se sont effacés à ses yeux, depuis que, dînant avec lui et mangeant une poularde, elle avait réservé pour elle et cru mettre en sûreté sur sa propre assiette le foie de la susdite poularde. Elle se disposait à le savourer avec une douce volupté, lorsqu'elle vit arriver les deux grands bras de Lucien armés de couteau et fourchette, et qui ont enlevé ce précieux foie; il l'a dévoré en un instant, avant que la surprise et le saisissement lui eussent donné le temps de se défendre.

Quelques mois après, cette aïeule si originale meurt,

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